Texte écrit et sons enregistrés en janvier, février et mars 2002.

21 janvier 2002

Etrange expérience que celle qui consiste à transporter un corps (le mien en l’occurrence) hors de son milieu d’origine (Lille, nord de la France) pour le plonger dans un environnement plus chaud, plus humide, et surtout infiniment plus propice a l’épanouissement de diverses espèces de moustiques et de bactéries intestinales.
C’est la première fois que je suis confronté au climat tropical. L’hygrométrie est proche de celle d’une piscine olympique et la température comparable a celle du corps humain. Ceux qui ont lu " Voyage au bout de la nuit " savent très bien ce que je veux dire. Le brouillon de ce mail a d’ailleurs été rédigé vers quatre heures du matin dans une chambre où les grincements et les ronronnements du ventilateur,(sans parler de ceux de mes camarades de voyage),la moiteur des draps et la succession de récitals de chiens (trois heures du matin) et de divers gallinacés (quatre heures) auraient empêché de dormir un Gaston Lagaffe sous Tranxène.

Côté urbanisme, ma première impression de Bangkok est celle d’une synthèse parfaite entre New York et Marrakech, pour parler de ce que je connais. J’ai vu des panneaux publicitaires qui dépassent des immeubles de 5 étages et qui tiennent plus du 24X36 (mètres) que du 4X3.

Je serais vraiment aux anges si je ne trimballais pas quelques séquelles du voyage en avion (on ne traverse pas impunément 10 pays et quelque quinze mille bornes à huit cents à l’heure). Pour faire vite, j’ai les sinus (les sinii ?) complètement explosés et l’oreille droite assez douloureuse, sans compter les yeux qui piquent (ce dernier symptôme étant vraisemblablement dû à la pollution ambiante, que j’ai eu la naïveté de prendre pour de la brume a l’arrivée sur Bangkok). Il me reste l’impression d’avoir un fer a repasser planté au milieu du front.

Cela dit, un des points forts du trajet (excepté la prière en arabe, Bangladesh airlines oblige) fut le survol de la Birmanie par un ciel dégagé (sans mentir, tous mes cours de géomorphologie post-bac me sont revenus en pleine figure, grâce soit rendue à Vidal de la Blache) et également l’apercevue (le fait d’apercevoir ?) de l’Himalaya dépassant crânement d’une mer de nuages lors du survol de l’Inde.

Expérience intéressante hier : j’avais apporté un camembert pour le déguster avec Fish et Emilie, qui nous ont accueillis hier. Chose étonnante, il a supporté le voyage sans encombre, si ce n’est qu’on aurait pu le boire à la paille. La bouteille de Bourgogne de Stéphane a également passé l’épreuve avec succès, et j’attends avec impatience de déboucher le Côtes du Roussillon.

Les moustiques ici sont placides et se laissent écraser sans résistance aucune. Mais ils sont beaucoup plus nombreux que nous, et je crains que cette infériorité numérique ne finisse par jouer en notre défaveur. Car si je suis en train de battre -en ce moment même- mon record personnel de moustiques écrasés, eux-mêmes sont en passe de remporter leur record du monde de Martin.

Les taxis de Bangkok sont des temples roulants, à la gloire du roi, représenté sous divers aspects et dans diverses situations (j’en dresserai une liste significative dans une prochaine édition de Voyage en sinusite). Certains n’ont plus que quelques centimètres carrés de libre sur le pare brise, et on se demande comment le chauffeur arrive encore à conduire.

C’est tout pour aujourd’hui, car vous n’imaginez pas
le temps qu’on perd a taper sur un qwerty.

Gros bisous a tous et toutes, le prochain mail devrait être
un peu moins centré sur ma petite personne, si mon état s’améliore.

Signé : el martino en Thaïlande

24 janvier 2002

Voyage en sinusite (tome 2)

Nom d’un bouddha, que j’aime ce pays où on enlève ses pompes toutes les cinq minutes !

Lundi, on est allé voir un énorme bouddha de 32 m de haut tout doré, je vous dis pas la kitscherie abominable on se serait cru à Disneyland ou plutôt à Mirapolis, le défunt parc d’attraction franchouillard avec son Gargantua gigantesque. Tellement chouette qu’on y est retourne le lendemain matin pour avoir le soleil dans la bonne direction. Mardi : le complexe sportif euh pardon bouddhiste de Wat Pho, et là, que de bouddhas, que de bouddhas, que de bouddhas, que de bouddhas, que de bouddhas, que de bouddhas, et j’en passe. Des debout, des couchés, des assis, tout juste si y en a pas qui faisaient le poirier ou de l’aérobic. C’est aussi là qu’est installée l’école de massage (ben oui, les fameux massages thaïlandais), qu’il faudra bien tester avant de retourner en France, histoire de ne pas mourir idiot (qui a dit peine perdue ?).

Comme je dors toujours super mal (décalage horaire, chaleur, réveil oublié par un routard quelconque dans la guest-house d’à côté, mauvaise volonté, ronron et crincrin du ventilateur suspendu au plafond, chiens, coqs, etc., bref cf premier message), j’ai trouve un super truc que je vais essayer des ce soir : compter les bouddhas. En revanche, mais je suppose que vous vous en foutez complètement, ma sinusite a presque disparu. Gloire à qui vous savez.

Mercredi : balade a Siam Square, qui est a BKK ce que la Défense est à Paris. Comme dit Steu, c’est le futur (et c’est vrai qu’on est en 2545 après bouddha). Je sirote un café hors de prix en regardant passer des étudiant(e)s qui portent l’uniforme (short ou jupe noirs, chemise blanche, et manuel de finance internationale a la main). Je visite un magasin ou ils vendent des tas
de Bosendorfer au même prix que chez nous.

C’est aussi mercredi qu’on a fait notre première balade en tuk-tuk, et j’espère bien que ce sera aussi la dernière, parce que le chauffeur a voulu rigoler un coup et a conduit vraiment déraisonnablement. Sans compter la quantité incroyable de plomb qu’on ingurgité à chaque seconde. Le tuk-tuk en question nous a déposés au pompeux "Export centre", en fait quinze mètres carrés de saphirs et bijoux divers à des prix prohibitifs, où nous sommes restés tout juste le temps de trouver le moyen d’en sortir.

J’ai fini par acheter un de ces masques a poussière qui servent de protection (dérisoire) aux chauffeurs de tuk-tuk et à certaines personnes qui font la bouffe
sur les trottoirs. De ces personnes, un journaliste de NYC habitant en Thaïlande dit très justement qu’on dirait que "la moitié de la population de Bangkok s’occupe de nourrir l’autre moitié". Et c’est vrai que c’est hallucinant, on peut trouver de quoi manager euh pardon manger tous les trois mètres. La plupart du temps, les mets sont inidentifiables (ce qui ne veut pas dire qu’ils ne soient pas appétissants) et donc de temps en temps on a de vraies surprises. Quant à la quantité d’épices dans le plat, ça tient de la roulette russe. Heureusement, on a appris a demander du citron,(rien de tel pour combattre le piment), et ça ressemble à peu près a "mi manao mai kraap", et encore je vous le fais sans l’accent.

Après Siam Square, direction la montagne d’or, une sorte de promontoire sans grand intérêt à part la belle vue sur Bangkok. En haut, ça ressemble a Lourdes et on peut acheter des bouddhas que rien ne distingue des tours Eiffel en toc qui pullulent sur nos aires d’autoroute. Pour aller sur cette "montagne", on prend un bateau taxi en passant dans le quartier du bois, et là je vous jure que ça change du plomb ! Chouettes odeurs et quel pied de patauger dans la sciure.

Un truc frappant : la profusion de cabinets de soins dermatologiques, qui semblent extrêmement fréquentés, surtout par les femmes. Et c’est vrai que les gens ici ont une belle peau. J’ai un peu honte, avec ma gueule de métèque boutonneux que les coups de soleil ne font rien pour arranger. Les chiens d’ici n’y ont pas droit, et c’est bien dommage parce qu’ils sont en bien mauvais état. Vous avez toujours voulu savoir a quoi ressemblait un chien sans poils ? Venez a Bangkok !(quoique comme vient de le remarquer Steu, qui lit mon courrier par dessus l’épaule, vu la chaleur qu’il fait, ils ne s’en portent pas plus mal). Ah, la sélection naturelle fait de ces miracles ! Bidouille, si tu m’entends, sache que je te regrette, toi et des milliards de poils qui jonchaient (et jonchent toujours, même si Pierre Bourdieu est mort et que l’eau a passé sous les ponts)le sol du 264 rue F.Mathias.

Les moines bouddhistes (reconnaissables à un kilomètre grâce a leur sarong orange super flashy) ressemblent a des Casimir en plus maigre. La différence avec Casimir (et avec nos moines à nous) c’est qu’ils ne se privent pas de griller une clope, de papoter dans leur motorola dernier cri, de lire des magazines, et même de se rassembler devant la télé pour regarder Indiana Jones et la dernière croisade (en Thaï, bien évidemment). En plus, ils ont leurs places réservées dans les bateaux-bus qui sillonnent le Chao Praya, le fleuve qui coupe Bangkok en deux et à côté duquel la Seine ressemble à un vague petit ruisseau.

Le papier toilette ici est commercialisé sous la marque " Sit and smile " , mais je trouve qu’en ajoutant un H bien placé on rendrait le nom beaucoup plus en adéquation avec la fonction (désolé pour les non-anglophones). Cela dit, pour l’instant on en a pas eu besoin, à part pour se moucher, vu l’efficacité extrême de leurs petits jets d’eau à haute pression, je vous fais pas un dessin. Ce qui est tout de même mieux que le vague seau collectif qui nous attend certainement au Laos et dans le nord de la Thaïlande.

Aujourd’hui jeudi, on est allé au musée national. Et là, j’avoue que je sens poindre une - très légère - saturation au niveau des bouddhas. Heureusement, ils ont aussi des éventails, des chars royaux, des ombrelles royales, des marionnettes, des instruments de musique, des tissus, des costumes, des maquettes, et tout le toutim.

Juste après, direction Wat Arun, sorte de grand stupa (ici on appelle ça un chedi). Ca évoque le palais du facteur Cheval, avec des milliers de bouts d’assiettes multicolores et autres tessons de porcelaine. Mais le plus rigolo, c’est un panneau avec des photos confisquées a des touristes désinvoltes. On les voit escaladant ce vénérable monument et souriant à la caméra, sans se douter que les gardiens veillent au grain quelque part derrière une sculpture et s’apprêtent a leur confisquer la pellicule. Très amusant.

Ensuite, j’ai voulu faire mon malin en m’écartant des sentiers battus et j’ai traversé une sorte de jungle urbaine qui ressemble à ce que je connais de certains coins du 93, c’est à dire urbanistiquement plutôt à chier. Ah ça, pour sûr, j’ai pas vu un touriste pendant trois heures, même si suis passé tout près du "musée de la médecine légale", que je n’ai pas visité mais dont j’imagine sans problème qu’il vaut mieux ne pas trop manger avant d’y mettre les pieds.

Apres tout ce chemin j’y avais super mal (aux pieds) et j’ai pris un bac qui devait me faire traverser le Chao Praya. Effectivement, j’ai débarqué sur l’autre rive mais à peu près en face du Wat Arun (mon point de départ). Grrrrrrr. Du coup, j’ai traversé l’Université de BKK, et j’ai pu assister à une partie de pétanque, à laquelle ne manquait que le pastaga.

Bon, désolé pour le principe des mails collectifs, mais si je devais vous écrire a chacun(e) je crois que je passerais plus de temps devant l’écran que dans ce décidément charmant pays. En plus il est deux heures du mat et le cybercafé (sans café) va pas tarder a fermer. Grosses bises a tout le monde, et que Bouddha veille sur vous, avec ses grandes oreilles, son gros nombril, et sa sérénité à toute épreuve.

Vot’Martin kivouzem

Signé : les trois moustiquaires

28 janvier 2002

Bonjour, ceci est la troisième édition de "Voyage en sinusite", que l’éditeur envisage de rebaptiser "Voyage en coup de soleil" si vous voyez ce que je veux dire.

Jeudi soir à Bangkok, bouffe dans un resto assez cher (comprenez qu’on a bouffé pour deux euros par personne (tiens c’est marrant ça me fait penser que le jour même où on a pris l’avion pour Bangkok, Libé publiait un papier sur les pièces de 10 Bahts qui remplacent avantageusement celles de deux euros dans les distributeurs automatiques (et sans doute également auprès des aveugles et des personnes âgées (à propos, ces parenthèses mises en abyme ressemblent fort aux Nouvelles Impressions d’Afrique, pour ceussent qui ont lu le bouquin (ceux qui l’ont pas lu sont invites a le faire))))), mais on a eu droit à un super show style karaoké semi-déshabillé du serveur, dont on ne pouvait pas manquer de remarquer qu’il était pédé comme un phoque si vous voulez bien me passer l’expression. C’est un fait (agréable a constater) : les Thaïlandais se foutent de savoir avec qui on couche ou pas.
Vendredi matin, réveille par une sorte de cauchemar dans lequel des flics parisiens m’accusaient de faire partie d’un réseau islamiste.

Dans la catégorie "statistiques" : un repas en Thaïlande revient à cinq minutes de SMIC francais. Ce n’est sans doute pas une comparaison très pertinente mais ça veut dire que les Thaïs qui font du tourisme chez nous doivent casquer grave ! Cela dit, j’avais une vision assez "tiers-mondique" du pays avant d’y mettre les pieds, et finalement, l’amour des autochtones pour les grosses bagnoles me fait vachement penser à la Belgique.

Pour continuer dans les cauchemars, mon dernier jour à Bangkok m’a mené au Corrections Museum. Le guide nous refroidit direct en nous montrant de superbes fers de forçat, et en précisant que "they were made by the french" ! D’ailleurs, le terme "farang", qui désigne les étrangers en thaï, vient du mot "français", et date du 17e siècle. Quand on apprend ça, on se fait tout petit. On apprend aussi que la Thaïlande a exécuté 287 personnes depuis 1937, dont deux femmes. Et le guide est tout fier de nous apprendre que les exécutions à la mitrailleuse feront bientôt partie du passé : ils vont passer aux injections létales, c’est vachement plus clean. En tout cas plus clean que le supplice de l’éléphant : le condamné était placé dans une sorte de grosse balle avec des clous à l’intérieur, et un éléphant jouait au football avec. Glups.

Quelques heures plus tard, me voici au musée de médecine légale (j’ai pas pu résister !) mais cette fois sans mes deux sherpas, que l’expérience ne branche absolument pas, déjà que des fois on tombe sur de la bouffe vraiment bizarre. Dans l’ensemble, un tel musée correspond exactement à ce qu’on s’attend à y trouver, c’est pourquoi je ne vais pas m’étaler. Je retiens tout de même que les Thaïlandais viennent ici en famille, avec leurs mômes de 5 ou 6 ans, et qu’il y a aussi pas mal d’étudiants. En tout cas je peux me vanter d’avoir vu de près une congestion pulmonaire, un "horseshoe kidney" (pas besoin de vous faire un dessin ?), un "tigerfoot", une microcéphalie, des cirrhoses du foie et autres hémorragies cérébrales. Ben quoi, ya pas que des Bouddhas et des temples, en Thaïlande ! Au moment ou je vais partir, deux jeunes femmes s’accroupissent devant un bébé mort conserve dans le formol, retirent leurs chaussures
et déposent en offrande quelques bonbons, jouets et piécettes.

Quelques lignes a la gloire du Bangkok Post, que Ti, notre logeuse, dépose sur la table chaque matin. Ce canard est vraiment excellent. On y a même vu un entrefilet sur la mort de Bourdieu, (et aussi sur Marc Dutroux, mais il n’y a aucun rapport). A propos de Bourdieu les Thaïs ne s’expriment pas de la même façon suivant qu’ils sont un homme, une femme, ou un(e) membre de la famille royale (attention, ici, le roi Rama IX c’est quelque chose). Quant une femme vous dit bonjour, on entend a peu près "ça va-t-y, gars ?" ce qui est assez rigolo.

Dans les nombreuses pensions pour touristes du quartier de Banglamphu, on trouve des listes de noms et numéros d’écrou : ce sont des prisonniers européens, américains ou africains condamnés a perpétuité pour trafic de drogue et auxquels les touristes sont invités a rendre visite, sur le mode du "allez y, vous ne le regretterez pas, en plus les gardiens sont sympa, etc." Emouvant et bizarre. Déjà que les Baumettes ça a l’air glauque, j’imagine même pas la prison de Bangkwang... Super pour faire du trekking.

Le quartier, bondé de touristes, est une vaste bourse d’échange : chaussures, romans, guides de voyage, moustiquaires, sandales, tentes, hamacs, sacs à dos, appareils photos, médicaments prophylactiques, etc. etc. Croyez moi, si jamais vous venez en Thaïlande, vous pouvez débarquer en slip. La magie des trois ou quatre premiers jours s’estompe doucement et on commence vraiment à se sentir presque comme chez nous ici.

Intermède statistique (bis) : il y a 55000 accidents de moto chaque année à Bangkok, dont un sur cinq mortel. Autant que sur les routes de la France entière. Je sais, ça parait dingue, mais quand on se balade dans les rues on se demande comment ils font pour en avoir si peu ! Mais il y a bien pire : trop de tabasco dans le bloody mary, et pas assez de vodka.

Une chose m’intrigue : il y a énormément de chats ici, et aucun d’entre eux ne ressemble a un chat siamois. Or, si y a pas de chats siamois au Siam, où peut-on en trouver ? Ce qui m’amène à une autre question : il parait que les vrais jumeaux sont vachement fréquents en Birmanie et dans le sud-est asiatique en général. Est-ce vrai ? Si oui, y a-t-il un rapport avec les chats ? Y a-t-il un généticien dans la salle ?

Samedi : on prend le train pour une ville-île de 12 km carrés et 62000 habitants qui fut la capitale du royaume du 14e siècle jusqu’à sa destruction par les Birmans au 17e siècle. Le nom de la ville est Krugthep Maha Nakhon Bovorn Davaravati Si Ayutthaya Mahadilokpop Nopparat Ratcha-thani Burirom Udom Phra Ratchaniwet Mahasathan. Mais ici, tout le monde dit Ayutthaya. Deux touristes Taiwanais (ne leur dites pas qu’ils sont Chinois !) ont pris Steu et Kevin pour des Allemands. A cause des shorts kaki, me suis-je dit, eh ben non, c’est juste parce qu’ils sont grands.

Le soir, après six heures de vélo sous un soleil de plomb (35 degrés), le dilemme est le suivant : choisir entre la Biafine et la lotion anti-moustiques. Faut-il mettre l’un après l’autre ? Les deux en même temps ? Pourquoi ne pas tartiner un bras de chaque ? Ce que c’est dur d’être un touriste !

Aujourd’hui lundi 28, je reste un jour de plus à Ayutthaya tandis que mes deux piliers de la sagesse tracent vers le nord à la vitesse d’un cheval au galop. Ce soir ils seront à Sukhotai, qui fut la capitale avant Ayuthaya.

Entretemps, j’ai perdu mes papiers/travelers cheques/passeport/liquide/carte Visa. On a retourné toute la chambre avec Steu et Kevin, mais rien n’y a fait. Aussitôt, opposition sur la carte et les chèques, coups de fil un peu partout, gros stress et sueurs froides, panique à la pension (les flics sont venus, j’ai fait une déposition, les proprios étaient verts, persuadés que je les soupçonnais). Après toutes ces formalités, j’ai retrouvé mes papiers. Dans la chambre. Ceux qui me connaissent bien savent de quoi je suis capable. Et là, gros stress again, ou plutôt un peu la honte si vous voyez ce que je veux dire. Plates excuses, etc. Je passe une partie de la journée à chercher des fleurs, avant de me dire que peut-être offrir des fleurs en Thaïlande signifie "voulez vous coucher avec moi" ou un truc du genre. Je préfère donc me tenir à carreau, veiller sur mes affaires et surtout être super gentil avec tout le monde (comme d’habitude, quoi).

En visitant un temple hier j’ai longuement discute avec un ingénieur aéronautique de la Thaï Airways qui a tenté de me convertir au bouddhisme en me racontant que j’étais comme un arbre qui pousse et que je changeais d’apparence mais que c’est pas grave parce que c’est pas ça qui compte. Et c’est vrai qu’il a raison, j’ai vachement changé d’apparence, je suis rouge comme un homard et mes boutons ont presque disparu. Du coup j’ai failli m’inscrire a son club, mais finalement non.

Dans un autre temple aujourd’hui, j’ai vu des fidèles se livrer à une sorte de tirage du Yi-King : assis devant un Bouddha de 20 m de haut, ils secouent une boite remplie de baguettes jusqu’à ce que l’une d’entre elles tombe par terre. Ils regardent ensuite le numéro et prennent le petit papier correspondant. J’ai pris un des petits papiers et il disait :
Need not worry, no one going to harm you.
Something will be lost for something unduly gained.
Be careful and selective in associating with people.
Et ça se terminait par "A baby girl forthcoming".
. . .
Euh, au fait, Yasmine rien de neuf ?

Dans les temples et dans de nombreux magasins de bondieuseries locales, on trouve des seaux orange remplis d’offrandes pour les moines : y a du savon, du dentifrice, de l’huile, du riz, des bougies, des gobelets... et du PQ. Vous vous voyez offrant du PQ a une carmélite ? Eh ben ici c’est un geste super cool. Hier soir on a mangé dans un des millions de boui-bouis que compte le pays et quand je lui ai demandé si elle était musulmane, la patronne (matronne ?) a répondu "no taliban, no taliban, only thaï muslim".

Bon, c’est tout pour aujourd’hui, je suppose que vous aussi vous avez autre chose à faire.

Gros bisous tout le monde et que Bouddha veille sur vous.

Signé : el martinado

31 janvier 2002

Ca y est ! Nous avons hissé la moustiquaire ! Flottant fièrement au milieu de la chambre, elle faseye sous l’action du ventilateur et confère à notre logis un petit côté féerique à peu de frais, comme l’a fait remarquer Steu. C’est vrai qu’on dirait le berceau de la Belle au Bois Dormant.

Mais l’installation de cette arme défensive absolue ne répond pas à une menace conventionnelle de type moustique. Car ce n’est pas l’anophèle et son vol silencieux, ni donc le plasmodium (qu’elle transmet) et son évolution sournoise, contre lesquels nous avons voulu nous prémunir. Non, cette fois l’ennemi est bien moins dangereux, même s’il est plus sournois. Premier indice : il s’agit d’un insecte dictyoptère...

Mais revenons d’abord a notre point de départ, à savoir Ayutthaya.(Rappel : Après avoir complètement raté le bus qui devait nous mener jusqu’à Suphanburi afin d’assister a une reconstitution historique de la bataille de Don Chedi, vers la fin du XVIIIe siècle au cours de laquelle les Siamois ont foutu une pâtée mémorable (la preuve) aux Birmans, et ceci à dos d’éléphant je vous prie, nos trois héros avaient pris le train pour Ayutthaya. Rien à dire sur les trains thaïlandais, sinon qu’on est arrives deux heures et 150 km plus tard moyennant 15 bahts, soit moins de trois francs. J’aimerais que la SNCF en prenne de la graine. Quant a la Cie des wagons lits, elle est carrément hors concours, puisque des vendeurs ambulants sillonnent le train et on pourrait nourrir un wagon entier avec le prix d’un sandwich de TGV. - fin du rappel)

Quelques mots de plus sur Ayutthaya : les wats (temples) de la ville sont inspirés par l’architecture khmère. Eh bien je ne sais pas si vous étiez au courant, mais ces khmères (pas les rouges, hein) étaient de sacrés coquins. Parce que l’effet que ça fait, c’est celui d’un ville parsemée de vibromasseurs géants. Ou alors de navettes spatiales américaines, mais l’option phallique me semble plus probable vu la date de construction des sanctuaires en question. En tout cas, le coucher de soleil agrémenté d’une pleine lune sur le plus beau Wat du coin restera gravé dans ma mémoire (et je l’espère de tout mon cœur sur mon négatif Fujicolor 400 ASA). C’est jusqu’ici l’endroit le plus peaceful que j’ai pu voir en Thaïlande (remarquez, après une semaine de Bangkok, même la place de la Concorde paraît d’un calme sépulcral).

Mardi 29, 8h40 du matin. Avec 1/2h de retard, le train part d’Ayutthaya pour Phitsanulok, ou je dois retrouver mes deux acolytes, sur lesquels j’ai donc exactement 24h30 de retard, ce qui donne à mon trajet un petit côté Philéas Fogg très excitant. J’ai pour consigne de relever la boite e-mail en arrivant là-bas. Le paysage par la fenêtre du train : stupas (chedis) en ruine ou non, wats à gogo, étangs, rivières, maisons sur pilotis, bouddhas en or de 30 m de haut (dont j’ai enfin compris qu’ils sont monnaie courante sous ces latitudes), et surtout, partout, des rizières par milliers. Par millions même, puisque le nom de Lanna (le royaume fonde en 1296 par le roi Mang Rai le Grand) signifie exactement "un million de rizières".

En passant à Lopburi, j’aperçois un temple en ruine avec des dizaines de singes, il ne manque plus que Mowgli pour que le tableau soit complet. Le train a maintenant 50 minutes de retard. Pour la première fois, quelques collines. De toute évidence, les paysans du coins pratiquent la culture sur brûlis.

Dans le train, je rencontre Wuttigone, un danseur d’une trentaine d’années qui entreprend (à ma demande) de m’apprendre quelques mots en thaï. Je le soupçonne vaguement d’avoir envie de faire le sexe avec moi, mais il est super courtois et jamais je ne me sens mal a l’aise. Mais quel est ce pays merveilleux ? Ben c’est toujours la Thaïlande, suivez un peu, quoi !

J’arrive à Phitsanulok, trouve une carte du coin, les horaires des bus et un cybermachin. Message de Kevin et Steu qui sont à Sukhotai, et hop je prends un bus qui n’a pas l’air con. Parce que les bus avec air con sont plus chers, forcément. Ca nous fait rire en tant que français mais c’est vraiment comme ça qu’ils abrègent air conditionné, à l’anglaise quoi.

Hop, me voilà a Sukhotaï, ancienne capitale du royaume (decidément) dans la pension Ban Thai, tenue par... un Belge originaire de Menen, une fois. Merde, moi qui venais chercher un peu d’exotisme, je vais me faire rembourser mon billet d’avion. (derrière l’épaule, Steu fait remarquer qu’un Belge qui parle Thai couramment, c’est somme toute assez exotique. Il a raison le bougre ! Finalement, je reste.)

La vieille ville de Sukhotai, distante d’une quinzaine de kilomètres de la nouvelle, est un vaste champ de ruines genre Olympie (pour ceux qui connaissent.) On s’y rend dans ces mini-mini bus ou l’on peut tenir à 30 (c’est ahurissant), les filles assises dedans, les garçons débordant par grappes a l’extérieur, tous et toutes en uniforme parce qu’ils vont a l’école (il est 6h30, je me suis levé tôt pour rattraper mon retard et voyager à nouveau avec mes deux points cardinaux). Arrivé là bas, c’est justement d’un calme olympien (je vous l’avais dit) et les premiers cars de touristes n’arrivent qu’a 8h30. Sinon, ben la routine, des temples et des Bouddhas, petits et gros, debout et couchés, etc. Vous commencez à connaître la chanson.

Départ à 10h30 (et à trois) en bus pour Chiang Mai (ancienne capitale du royaume, que croyez vous bande de naïfs), 162000 habitants. Nous y parvenons après 5h30 dans un bus avec l’air con (on en a pas trouve sans) et on craint le rhume mais non, tout va bien a part le pied de Stéphane qui gonfle, gonfle, gonfle et finit par ressembler tout a fait à un gros bouddha purulent. On galère pour trouver une pension, on finit par échouer dans la "Midtown Guesthouse", pas donnée mais recommandée par le Lonely Planet... d’il y a quatre ans.

Très mauvaise nuit, je rêve que je visite une espèce de station de sports d’hiver qui est en fait un centre pour enfants handicapés, où je dois voir quelqu’un mais je ne sais pas qui (peut-être bien moi-même ?) puis dans un autre rêve je me retrouve a Paris aux prises avec d’énormes oxyures, que je retire un a un, m’apercevant avec horreur que ce sont des femelles pleines d’œufs. Et là, coup de théâtre, je sens quelque chose qui se balade entre mes cuisses... Réveil en sursaut : c’est une énorme blatte !

Branle-bas de combat, je pousse une sorte de râle qui réveille mes deux prémolaires, Kevin me tend une bouteille vide dans laquelle je glisse (au péril de ma vie) l’insecte capturé dans un mouchoir, et on tente de se rendormir. Une victoire de courte durée, puisqu’il s’avère que notre chambre est emplie de ces sales bêtes, dont le gabarit est à ranger dans la catégorie Muséum d’histoire naturelle, pavillon des insectes tropicaux, second vivarium a droite. Et de fait, une heure plus tard, re belote (toujours pour ma pomme, je commence a avoir des soupçons) je suis re-réveille par une de ces satanées bestioles pourries de merdre, laquelle se balade comme si de rien n’était dans mes draps à moi. Sans doute a-t-elle été appelée par sa copine qu’on a mise dans la bouteille et baptisée "Jean-Marie".

Là c’en est trop, on installe les moustiquaires, qu’on borde bien sous les lits en sursautant comme des épileptiques à chaque fois qu’on croit distinguer le moindre truc vaguement suspect.

Réveil dans le pâté après une sale nuit de demi-sommeil entrecoupé de visions d’horreur digne des films d’horreur des années cinquante, genre "L’attaque des cafards géants". Steu trouve une blatte sagement posée sur sa brosse à dents. Je ne mens pas, vous pourrez lui demander. En tout cas, moi je ne l’embrasserai plus sur la bouche ce type.

Mais il en faudra plus pour nous donner le cafard, et nous nous dirigeons donc chacun de notre côté, moi vers le loueur de bicyclettes, (on ne se refait pas, je ne suis heureux qu’avec le vent dans les cheveux), Stéphane vers l’hôpital Mac Cormick (comme les machines agricoles) et Kevin vers des temples et des Bouddhas en pagaille.

Au Wat Jet Yod, je tombe sur un moine en train d’enrouler une ficelle en spirale sur la tête de deux jeunes femmes. Je m’apprête à intervenir, mais je préfère attendre, et finalement, il déroule la ficelle en récitant des tas de prières et les asperge toutes deux de fleurs trempées dans l’eau. Puis il leur donne un truc plié dans du papier journal mais je ne sais pas quoi. Un jeune moine m’explique que lorsqu’on a un accident ou qu’on a vraiment pas de bol, ce rituel permet d’évacuer les mauvais esprits.

Cent mètres plus loin, j’entre gratuitement au National Muséum puisque les gardiens n’ont pas la monnaie sur 500 bahts. Cool ! Chouette tête de Bouddha en bronze de près de deux mètres de haut. Grosse partie archéologique sur l’histoire du peuplement de la région, mais malheureusement aucune date, ce qui rend la chose un peu difficile à suivre. Je passe sur ce que j’ai appris au musée en matière de conquêtes et de reconquêtes (toujours ces satanés Birmans), de même que sur le commerce dans la région et les principales matières premières, j’oublie un peu le musée et j’ai l’impression de repasser mon bac. Mais bon, je suis méchant, ça change vraiment des Bouddhas.

En revenant vers la vieille ville, je passe devant le stade d’un collège, où des centaines d’adolescents en uniforme scolaire hurlent et frappent des mains. N’écoutant que mon courage, je sors mon minidisc et j’enregistre. Ce sont les préparatifs d’une sorte de concours chorégraphique qui opposera dans une semaine le collège à une école militaire, m’explique une jeune fille.

Un peu plus loin, la prison pour femmes de Chiang Mai, et son magasin d’artisanat : vêtements en tout genre, chaussures, coussins, sacs, etc. Les ouvrières sont les détenues, mais ce sont les matonnes qui vendent.

Dans un temple, j’apprends enfin le nom du moine qu’on voit sur des centaines de photos un peu partout dans le pays. C’est Luang Poowaen Sucinno, qui est un peu l’abbé Pierre thaïlandais et auprès duquel le roi Bhumibol (dit Rama IX) adorait se faire photographier, avant qu’il (le moine) ne meure en 1985.

A midi, Steu revient tout content de l’hosto : pour 350 Bahts (9 euros), il a eu droit a une consultation, un nouveau bandage, deux petits sachets avec des antibiotiques et du paracétamol et son nom marqué dessus, et sa carte de patient de l’hôpital Mc Cormick de Chiamg Mai. Je suis super jaloux, moi qui ne rapporterai de ce voyage que des tickets de train et des photos de bouddhas.

Scène de liesse dans une des rues principales tout près de la Guest House : une dizaine de camions avec gyrophares distribuent des fleurs et autres plantes en pot aux habitants du quartier, gratuitement. Je retrouve mes réflexes de cyber journaliste et le minidisc dans une main, l’appareil photo dans l’autre, j’interviewe brièvement le premier type venu, qui m’explique que le bonhomme vachement souriant en train de serrer des louches n’est autre que le député du coin qui fait sa distribution de fleurs avant la grande fête des fleurs qui doit avoir lieu dans trois jours. Y a pas de doute, ça ressemble vraiment à chez nous ! Alors, que disent les sondages ? Non, c’est une blague, je m’en fiche totalement.

Bon, il est temps d’aller voir des blattes errer (ha ha ha) et de fumer un petit cherrio (c’est pas une céréale de petit déjeuner, c’est une sorte de cigare birman avec beaucoup de cellulose même qu’on dirait du sureau et que ça me rappelle quand j’étais petit avec mes cousin(e)s du cote de Montoire quand on fumait des vieux bouts de liane).

Pour terminer, laissez moi vous aiguiller vers cette page très bien faite sur les blattes, coquerelles, cafards et autres cancrelats :
http://perso.wanadoo.fr/fredabade/elie.htm
Une autre page sur la dissection de la blatte (format PDF-acrobat reader) :

PS : après Chiang Mai, les accès Internet vont se raréfier et ma prose avec. La prochaine livraison n’est donc pas prévue avant Chiang Rai, voire Luang Prabang (Laos) Au pire, vous n’entendrez pas parler de nous (a fortiori moi) pendant deux semaines. Gros bisous à tous et toutes et tenez bon, le printemps n’est pas si loin.

Der Martinoff

3 février 2002

Bonjour tout le monde. Je vais tenter de taper ce chapitre cinq en n’utilisant que des mots sans accents, (je me passerai aussi de ce petit signe qu’on met sous la lettre "c" lorsqu’elle prend le son du "s"), c’est une sorte de contrainte du prisonnier pour touristes en voyage dans les pays qu’ont des claviers qwerty. Le style devrait s’en ressentir, mais c’est cela ou rien. (Merci Martin. Note de la Transcriptrice qui s’est tapé tous les accents et cédilles précédents) Et puis je profite des tarifs ridiculement bas de l’Internet pour essayer, car plus tard je ne pourrai plus.

Le premier jour du second mois de cet an, nous avons investi la ville de Chiang Rai, qui se situe tout au nord du pays, pas loin de la limite avec la Birmanie et le Laos. Distante d’un bon 250 km de Chiang Mai, elle est plus petite et plus calme. Premier frisson vers sept heures du matin samedi, alors que j’enregistre les oiseaux qui chantent dans le temple (le Wat Phrakaeo exactement) qui jouxte presque la pension : on entend distinctement sur l’enregistrement (je n’en suis pas peu fier) les piafs qui gazouillent, genre cassette de relaxation, puis soudain la voix de votre serviteur qui hurle tandis que des chiens aboient. Qu’est-il donc advenu ?

Ben je m’ai fait mordre la cheville gauche par un molosse. Glups, que je me dis, pourvu que la bestiole ne soit pas atteinte de la rage ! A ce propos, je veux mettre les points sur les "i" : vous avez sans doute appris sur les bancs de la communale que Louis Pasteur avait pondu un vaccin contre cette terrible maladie. Eh bien j’aimerais qu’on retire les boulons de ses statues, car ce pauvre type ne fut pas capable de concevoir un produit vraiment efficace. Sachant cela, je n’ai pris aucune mesure prophylactique avant mon voyage. Par bonheur, quelques pas suffisent pour atteindre la clinique Overbrook, qui aura cent ans l’an prochain. Je m’y suis donc rendu, et suis donc maintenant l’heureux possesseur d’une belle carte qui porte mon nom, tout comme Steu. Kevin a donc beau jeu de nous surnommer "Mc Cormick" et "Overbrook". Et sinon, quant au risque de me voir baver, grogner et mordre, il est nul ou presque, donc pas de souci.

Interlude publicitaire : une des eaux en bouteille (ce qui ne veut pas dire "de source", puisque les bouteilles stipulent "osmose inverse") d’ici s’appelle "Yellow Surprise". On en a bu, et on n’en a pas eu, (heureusement).

Le plus fort, c’est que quatre heures plus tard, qui avons-nous la surprise de voir inaugurer en grande pompe et en 4e vitesse la nouvelle aile de cet hosto centenaire quoique flambant neuf ? Je vous le donne en mille : le premier ministre en personne, et une horde de pom pom girls, fanfares en costume, gardes du corps, journalistes, officiels, docteurs et doctoresses, etc. etc. Je me la joue presse locale, et c’est reparti comme en quarante, photo, son, hop c’est dans la poche. Le type ne fut pas long : cinq minutes chrono et il avait disparu dans un cortège de grosses bagnoles. On aurait pu le flinguer dix fois. On est reparti tout fiers Kevin et moi. Nous avons cependant omis de l’interviewer sur une affaire qui fait les choux gras de la presse (au moins anglophone) du pays : "monsieur le premier ministre, que faisiez-vous donc en voyage semi-officiel en Inde ? Y aurait-il un rapport avec l’entreprise de communications par satellite qui vous appartient ?"

Pour ceux qui veulent approfondir, voir cette série de photos de Chiang Rai et notamment la 5, prise du balcon de l’Overbrook Hospital :
http://www.chiangraiprovince.com/guide/eng/05.htm

De retour dans notre pension, rencontre malsaine. Il s’agit de F., un compatriote qui habite depuis six ans à Chiang Rai. Alors que je lui demande comment s’y prendre pour louer des bicyclettes pour pas cher, le bougre entreprend de m’indiquer (en parlant fort) les meilleurs claques de la ville, en dessinant le chemin au stylo-bille sur la carte que je tiens du gars de l’office de tourisme. Il suinte le colonialisme et me conseille de marchander les prix. Je suppose que c’est tout ce qu’il a pu trouver comme gagne-pain. Je veux bien croire qu’il a souffert, mais est-une raison valable ? En tout cas, il a bien de la chance que je n’aie pas la rage. Bravo pour le rayonnement de la France chez les autochtones !

Second interlude : je suis un type vachement "thamboon" (bon avec les pauvres), j’en veux pour preuve une attestation qui dit que j’ai fait don d’un billet de 20 Bahts aux orphelins de la ville. Super souvenir.

Nous passons la seconde partie du jour au "Hilltribes museum", qui relate le mode de vie des six ethnies des montagnes du nord de la Thaïlande (les Lahu, les Lisu, les Yao, les Akha, et enfin les Hmong et les Karen, qui enterrent leurs placentas au pied des maisons et qui pour cette raison n’aiment pas trop changer de place). L’endroit appartient au "Population and Community Development Association", un centre de planning familial aussi vieux que moi (1974). Son fondateur a convaincu des moines de consacrer des capotes anglaises. C’est pas Jean-Popaul qui en ferait autant ! Le truc tristounet, rapport aux tribus des montagnes, c’est que leur seul moyen de substistance reste la vente de l’opium(d’ailleurs pour ceux que cela amuse, j’ai la recette pour fabriquer ce que vous savez avec de simples capsules de pavot, merci le Hilltribe Museum). Et le roi Bhumibol il est pas du tout content, alors il leur propose de planter des patates et des carottes en lieu et place du Papaver Somniferum. Tout le monde ici assure qu’il a convaincu ces paysans. J’en doute un peu, vu que le rendement par hectare doit diminuer facilement de 99 pour cent. Cela dit,la Birmanie reste le premier producteur mondial de poudre blanche.

Interlude trois : les journaux racontent que 14 Karens (le plus jeune avait 14 ans) se sont fait tuer dans le nord du pays, personne ne sait qui a fait le coup.

Le lendemain dimanche, on saute du lit vers sept heures et demie. Objectif : trouver un deux-roues sans moteur pour le louer. Mais ici, c’est presque mission impossible. On finit pourtant par y arriver et on part en balade vers 10h30 sous un soleil de plomb. Six heures et 40 km plus tard, on rentre totalement morts de fatigue. Entretemps, on a vu des chutes d’eau super belles, deux arachnides hallucinantes (dont une qui brode sa toile avec des signes en forme de Z, au secours Jean-Henri Fabre, wake up elles sont devenues folles !), des feuilles d’arbres pesant cent grammes facile, des bambous de 30 m de haut. Avec tout cela je comprends que le gouvernement local vienne d’interdire 77 plantes dont les chromosomes ont subi une modification : pas besoin d’OGM avec une flore pareille.

Interlude quatre : et pendant ce temps, des centaines de paysans venus de 26 provinces marchent sur Bangkok afin d’obtenir l’annulation de leurs dettes.

Bon, ben je vous souhaite une joyeuse fin de soir, nous on va se coucher.

Interlude cinq : I’m blatte and I’m proud (sorry).

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Signé : le terrible cheval

5 février 2002

Hello. Je vous avais laissés le soir du trois, laissez-moi vous raconter le matin du quatre. 
Lever tôt et balade avec K. sur un petit Doi (montagne) pas loin de Chiang Rai. Avant l’ascension il faut garer les vélos dans un commissariat avec des chiens sans laisse (la laisse pour chien ne semble pas exister en Thaïlande). Je fais abstraction, en essayant d’oublier ma (petite) morsure, et la on voit passer, escorte par une jeep sirène hurlante, un bus dont les fenêtres grillagées laissent passer des dizaines de mains. Sympa pour commencer la journée. Le bus en question vient de la grosse 
prison qu’on voit au loin. Arrives en haut, on voit repasser le même bus, 
direction pénitencier cette fois, vide et sans escorte. A-t-il déposé sa cargaison humaine dans un palais de justice ? Une autre prison ? Un marais infeste de crocodiles ? Mystère. En tout cas des sons variés nous parviennent de la prison : bruits de voix dans des hauts-parleurs, de machines-outils, etc. On entend (et voit) des bateaux sillonner la Kok (c’est le nom de la rivière qui coule a Chiang Rai, ce qui fait dire à Steu qu’ici la Kok coule à flots, c’est malin tiens).

Bon, fini de rigoler, on est pas la pour se dorer la pilule, et on rentre a Chiang Rai retrouver un Stéphane... qui se douche après une bonne grasse-mat des familles. Du coup, visite du centre commercial avec Kevin, on bloque un moment sur le supermarché, qui ressemble vachement aux nôtres, excepté ce qu’on trouve dedans. 
Puis zou, 1h30 de bus pour Mae Sai. Comme le bus est plein à craquer, je laisse ma place à une vieille Akha, et je le regrette aussitôt pour la bonne raison que si un(e) Thaïlandais(e) moyen(ne) (et à plus forte raison un(e) Akha) tient aisément debout dans une de ces boites en fer blanc à roulettes, pour moi c’est autre chose et je me plie la tête contre le plafond. Je sens venir le torticolis, mais heureusement une place se libère.

Mae Sai, ville la plus au nord du pays, est en plein sur la frontière birmane. Il y a encore trois ans, les deux côtés se tiraient dessus sporadiquement, comme disent 
les journalistes. Aujourd’hui ça c’est calmé, et on peut même traverser la frontière pour passer quelques heures en Birmanie (pardon, au Myanmar), moyennant un bakchich de cinq dollars, ce que nous ne ferons pas, faut pas charrier. Au lieu de ça, on contemple la ville birmane des hauteurs d’un temple (ou trône un scorpion géant du plus bel effet, faisant face à la Birmanie), après avoir laissé nos sacs dans une pension sympathique.

Apres une nuit tout en décibels (pour être sympathique, la pension n’en est pas moins installée a trente mètres d’une gigantesque boite de nuit mal insonorisée où ils passent un truc qui ressemble furieusement - et je pèse mes mots- à de la techno hardcore), je me réveille dans le pâté. Mes deux collatéraux choisissent les transports en commun pour aller visiter des méga-grottes et monter sur le Doi Tung, une montagne qui culmine respectivement à 1300, 1513, 1809 et 1933 mètres selon les différents prospectus, et dont une anagramme possible est "un doigt", ce qui nous fait une belle jambe.

Moi, je suis là pour en baver et c’est dans cette optique que je loue un vélo. Le problème c’est qu’il fait 35 degrés à l’ombre et que j’ai oublié ma crème solaire (la Thaïlande est le seul pays que je connaisse où il fait toujours aussi chaud quand on fait mille kilomètres vers le nord). Dans ces conditions, je frise à la fois l’inconscience et l’insolation. Ca ne fait rien, j’y vais quand même. Les cinq premiers km sont très agréables. Les 20 suivants jusqu’au sommet, je les fais à pied, en poussant mon vélo.

Heureusement, je traverse deux villages Akha. Dans le premier, Pha Me (500 âmes à tout casser), des types me paient successivement deux coups à boire (de l’eau, je précise). Chacun d’eux porte à la ceinture un scanner, cette sorte de super talkie-walkie. Or à part les flics, les truands et les journalistes, je ne sais pas qui peut utiliser ce genre de truc. Appartiennent-ils a l’une des deux premières catégories ? Voire aux deux en même temps ? Brrr... dire qu’on est en pleine zone de culture du pavot (m’apprend le Lonely Planet). En fait, je crois surtout que ces appareils sont le meilleur moyen de communiquer dans ces foutues montagnes.

Dans le second village, Pha He (faut pas confondre), j’observe avec intérêt des pylônes surmontés de gros hauts-parleurs. C’est de là que le gouvernement 
thaïlandais diffuse quotidiennement son bourrage de crâne aux populations des montagnes (toujours d’après le Lonely Planet), comme dans Le Prisonnier avec Patrick Mc Goohan, vous vous souvenez ? N’ayant rien bouffe depuis le muesli du ptidéj, je cherche vainement un semblant de resto, mais ne trouve qu’une vague épicerie qui ne vend pas d’eau. Tant pis, ce sera un coca. Mes deux satellites 
m’ont explique hier que ce breuvage était souverain contre la déshydratation, et je le sirote en pensant à eux.

Il fait vraiment une chaleur à crever, et j’ai tellement faim que je pourrais bouffer tout cru un de ces poulets qui abondent dans le patelin.
Mais faut pas rêver, mon menu de ce midi se compose donc de chips aux crevettes suivis de chips au chocolat suivis d’une sale barre aux céréales pas bonne. 

Cela dit, je suis bien content de sortir un peu des sentiers battus, sans voir la tête d’un farang pendant 5 heures (eh oui le temps passe, et je ne suis toujours pas en haut !) Précision : certes je suis dans un authentique village akha avec des vieilles grand-mères qui portent la coiffe traditionnelle et tout et tout, 
mais ça ne les empêche absolument pas de conduire des 4X4 climatisés, ni leurs petits enfants de fredonner les derniers tubes à la mode à Bangkok (et notamment le fameux "do-re-mi", qu’il faudrait être sourd pour ne pas avoir entendu au moins dix fois depuis notre arrivée). Allez, quand même une touche d’exotisme lorsque je suis hélé par une bande de jeunes (et de vieux d’ailleurs) qui têtent a tour de rôle (et de bras) une monstrueuse pipe a eau taillée dans un bambou. Leur station assise et leur sourire éclatant me font penser que la pipe ne contient pas d’opium mais plutôt des plantes vertes. re-Précision : quand je dis "sourire éclatant", il faut l’imaginer rouge puisque tout le monde ici semble mâcher du bétel.

En chemin, toujours en poussant mon véhicule, et alors que je me demande vraiment s’il ne vaudrait pas mieux le rebrousser (le chemin), je croise (ou plutôt, vu ma vitesse, je suis croise par) une farang sur une moto conduite par un guide. 
La brave dame me lègue sa demi-bouteille d’eau et ça suffit à me décider de continuer. 

Cinq bornes plus loin, j’aperçois un superbe drapeau birman flotter au dessus d’une caserne en bambous et barbelés (très chic). Le problème c’est que je suis censé être en Thaïlande, et surtout que mon passeport est reste en gage chez les loueurs de bicyclettes. Que diantre fous-je en territoire birman ? De vieux souvenirs genre monde diplomatique ressurgissent et me procurent des sueurs froides que la chaleur étouffante ne suffit pas à rendre rafraîchissantes. Bon, pas de panique, s’ils me demandent quoi, j’ai qu’à dire que je travaille chez Total... Allez j’arrête avec le suspense : en fait, à cet endroit la route coïncide avec la frontière, et je peux bientôt voir le drapeau thaïlandais flotter au vent. Je passe donc (toujours en poussant ma
ruine tout terrain) entre deux postes avances remplis de sacs de sable caches derrière des militaires (à moins que ce ne soit le contraire) qui se regardent en chiens de faïence. Sensations garanties. J’hésite a prendre des photos, et n’en prends pas. Une heure plus tard, un responsable du parc naturel (car nous sommes dans un parc naturel) me dira : "surtout, ne prenez pas de photos des militaires birmans !" Bien vu le Martin !

Pause bien méritée à l’arboretum (glups, 50 Bahts le ticket d’entrée !) situé au sommet de la montagne. J’admire azalées, "blackboys", rhododendrons, spathoglottis (non ce ne sont pas des pâtes), pins de toutes sortes, un "stream of benevolent compassion" consistant en un ruisseau de petites pierres (très joli), des centaines de papillons, une vue hallucinante sur la Thaïlande et la Birmanie, et un tas d’autres plantes exotiques quoiqu’aux noms latins. Je suis le seul touriste dans ce parc de trois hectares. Avantage : c’est calme. Inconvénient : on pourrait tisser un pyjama de soie (ou un gilet pare-balles) avec les toiles d’araignées que je ramasse sur mon passage. Mais mon estomac crie famine, et je reprends mon vélo tout content parce que là, ça descend !!!

Dix minutes après, j’arrive au temple du Doi Tung où j’engloutis une assiette de riz frit aux légumes ainsi qu’une bouteille de lait de soja. Il est seize heures trente, je roule (enfin, je marche) depuis dix heures du matin et suis à 25 kilomètres de mon point de départ, ce qui donne une moyenne de 4 km/h environ.

Sauf que voilà, le soleil se couche à 18h, donc faut pas trop tarder. Et hop, voila le Martin qui se retape tout le chemin en sens inverse, mais cette fois grisé par la vitesse, le vent dans les cheveux, la digestion du riz aux légumes, la bouteille d’eau fraîche qui gonfle mon sac, et surtout la tête que vont faire mes deux amortisseurs quand ils sauront que j’ai réussi l’ascension du Doi Tung a vélo. Moyennant quelques frayeurs (des pentes à 30 pour cent ou approchant, que j’ai descendues... à pied !), il ne me faut qu’une heure pour effectuer le trajet en sens inverse, alors que j’avais mis six heures trente à l’aller ! Si j’en ai, je pourrai dire a mes petits-enfants : "les plus belles descentes à vélo de toute ma vie, je les ai faites sur le Doi Tung, entre la Thaïlande et la Birmanie". Je rejoins Mae Sai et mes deux merveilles du monde, je me tartine de Biafine et hop direction le restaurant où nous reprenons deux fois des Pat Thai. En dessert, parota à la banane et au lait concentré sucré, avec du sucre en prime par dessus pour bien nous achever. C’est mégasuperbon.

PS : Kevin et Stéphane se sont bien amusés dans les grottes mais ils ne sont même pas allés jusqu’au Doi Tung pour cause de tarifs prohibitifs. Je suis vengé, mes coups de soleil n’auront pas servi à rien. La suite au prochain épisode.

Signé : Nayland Smith, de Burma.

16 février 2002

Rappel : nous nous étions quittes en bas du Doi Tung avec des crampes dans les 
mollets et des coups de soleil sur les bras. Le lendemain, départ pour Chiang 
Khong, un peu plus à l’est et porte d’entrée vers le Laos. Sur la route, on 
passe devant des panneaux "vous êtes au triangle d’or", et je trouve ça assez 
hallucinant. Pour moi, ce terme était synonyme de la plus grosse région 
productrice d’héroine au monde, ainsi que de l’armée clandestine du "général" 
Khun Sa. Eh oui, mais il faut croire que c’est aussi une destination 
touristique de première. Arrivée à Chiang Khong, au bord du Mekong. On y 
rencontre Toe (c’est un diminutif, ne comptez pas sur moi pour vous donner son 
nom exact), qui nous apprend enfin le salaire mensuel d’un jeune homme sans 
diplomes à Bangkok, a savoir 800 Bahts (avec logement et nourriture), soit à 
peine 135 anciens nouveaux francs. Bigre ! Pour le venger, on lui apprend a 
baragouiner trois mots d’espagnol (il rêve d’aller au Perou) et lui-même nous 
apprend quelques mots de Bob Marley en thai, ce qui donne "Mai mi phu yin kom 
hai lon hai" (entendez "no woman no cry"). Génial pour briller en société, 
surtout avec des rastas. On rencontre aussi deux suisses sympathiques, et deux 
québécois dont un qui se balade avec 25000 dollars de matériel photo-vidéo 
numérique même pas assurés. Ils nous apprennent que ce que nous désignons par 
le terme "mollard" est appelé "morvillon" à Montréal. C’est joli, non ? Le 
patron de la Bamboo guest-house nous montre fièrement une merveilleuse photo du 
roi Bhumibol en compagnie du King (que de rois, que de rois). C’est une photo 
prise dans les années 50 aux studios Paramount, en plein tournage de "GI 
Blues". Plus étonnant encore, notre hôte est l’heureux possesseur du véritable 
permis de conduire d’Elvis Presley. Véritable ? Rien n’est moins sûr, puisque 
des boutiques de Bangkok te vous fabriquent en un tournemain et pour une somme 
ridicule de superbes faux permis, certificats, papiers divers (pas les 
passeports, quand même) etc. Bon d’accord, y a des fautes d’orthographe mais 
pobody’s nerfect comme disait (et dit peut-être encore) le tee-shirt de ma 
tante Cécile.

Mon premier contact avec le communisme a lieu quelques heures plus tard, jeudi 
7 février a 6h30 pour être précis. De l’autre cote du Mékong, des hauts 
parleurs proclament les informations gouvernementales. Super ambiance, 
genre "Bonjour à tous, la production nationale de bois de chauffe a augmenté de 
0.43% pendant la nuit, mais les stocks de ciment sont en baisse. Restez 
vigilants et passez une bonne journée" (j’extrapole). Ca dure une demi-heure. 
Sur ce, nous quittons le "pays du millon de rizières" pour le "pays du million 
d’éléphants". L’arrivée à Huay Xai (Laos) est dépaysante, et pas seulement 
parce que nous passons de l’an de grâce 2545 a un banal 2002. D’abord, les 
Laotiens roulent à droite. Quel exotisme ! Ensuite, ils sont infiniment moins 
motoriseés que leurs riches voisins. Et surtout, nous quittons un pays dont la 
population (60 millions) et la superficie (500 000 km2) sont en tous points 
comparables à la France, pour un pays très peu dense (236 000 km2 pour 
seulement 4,6 millions d’habitants. Autre surprise : le Kip, la monnaie locale, 
me transporte dans un livre d’histoire, au chapitre "l’inflation dans 
l’Allemagne des années 30". On n’en est pas encore aux brouettes de billets, 
mais la plus grosse coupure ici est le billet de 5000 kips, d’une valeur de 
quatre FF (pour l’instant, car l’inflation galope a toute vitesse). On a donc 
les poches bourrées de billets de 5000 kips, parce qu’on est des occidentaux 
responsables et qu’on préfère payer dans la monnaie locale qu’en bahts ou en 
dollars. Vague impression d’être super riche, vite supplantée par celle de 
jouer une interminable partie de monopoly. On va commencer a compter en KK 
(kilokips). Pour faire bonne figure, je m’éclate la main contre le ventilateur 
de la pension en voulant plier mon drap, mais me console en dégustant un 
chouette bouillon chaud et froid aux bananes et pommes de terres sucrées. Un 
peu plus tôt, sous nos yeux, un cycliste a fait une mauvaise chute et s’est 
éclaté la tête (franchement, lui), tandis que les jeunes assistant à la scène 
se fendaient la gueule (au sens figuré, eux). Il a fini par être emmené dans un 
4X4 brinqueballant vers ce que nous espérons être un hôpital. En tout cas, nous 
ça nous a bien refroidis, et on s’est dit que le Laos n’était pas le meilleur 
endroit pour avoir un accident grave. Surplombant la ville de Huay Xai, un 
vieux fort français (ça y est, on est dans une ancienne colonie, et ça se 
ressent déjà pas mal architecturalement) avec l’inscription "Honneur et P..." 
(patrie, je suppose, mais c’est à moitié effacé). Un peu plus loin, de jeunes 
moines armés d’une mitraillette tirent des balles en plastique sur des plantes 
vertes et des chiens qui ne leur ont rien fait. Pour les chiens, je dis pas. 
Dans la série "petits métiers à domicile", nous vîmes des tordeurs de fers a 
béton, des réparateurs de montres-bracelets, des couleurs de parpaings, des 
aiguiseurs de vieilles dents de scie, et des fabricants de tuiles. 
Le lendemain, départ en bateau pour Pakbeng, étape obligée avant d’atteindre 
Luang Prabang. Alors que nous sommes une petite centaine dans le bateau, un 
lider maximo se lève et prend la parole en anglais, expliquant qu’à lui on la 
fait pas, qu’il a beaucoup navigué, ohé ohé, et que ce bateau risque vraiment 
de couler. Si on était les aventuriers de Koh Lanta on te l’aurait noyé direct 
le type. Bingo, trente personnes débarquent, et les laotiens affolés finissent 
par affréter un nouveau bateau. Merci donc au lider maximo, grâce à qui nous 
sommes toujours vivants. Nous croiserons d’ailleurs quelques dizaines de km 
plus loin un bateau identique au nôtre échoué sur une des berges. Grâce à 
Kevin, qui est plus rationnel que jamais, on est installés du bon côté (à 
l’ombre donc), et c’est tant mieux passque y en a pour six heures au bas mot. 
Le pilote, installé a l’avant, communique avec le machiniste a l’aide d’une 
vague cloche actionnée par une corde, euh pardon un bout. Après quelques temps, 
j’ai réussi a percer le code : trois coups = mets les gaz ; un coup = stop ; 
quatre coups = eh dis donc, viens voir un peu y a un truc bizarre. De temps en 
temps, un touriste s’accroche à la ficelle, ce qui a pour effet de perturber 
les communications. L’un des machinistes écope régulièrement des dizaines de 
litres du fond de cale. Quelques touristes prévoyants ont emporté du riz 
collant (le sticky rice est au Laos ce que les frites sont à la Belgique) 
empaqueté dans des bambous creux, ce qui est non seulement joli, mais aussi 
pratique et écolo. Je reviendrai sur les multiples usages de cette plante 
merveilleuse, qui peut servir a faire des maisons, des pipes a eau, des armes, 
des clôtures, des aliments, des véhicules, des stylos, etc. Nous voguons sur 
une eau jaune limon parsemée de nombreux rochers et tourbillons. A l’aide de 
mon petit lexique lao-english, j’écris mon premier blues en lao, ce qui donne 
(phonétiquement) :

Khoy boh mee mea
Khoy boh mee ngern
Khoy boh sabai
Khoy cha hed neov dai ?

Traduction : Ain’t got no woman, ain’t got no money, i’m getting sick, what 
shall I do ?


Dans le bateau, les gens lisent des bouquins plus ou moins en rapport avec leur 
voyage. Un canadien lit The Ravens, qui raconte l’histoire des pilotes 
américains charges de bombarder le Laos pendant la guerre du Vietnam (rapporté 
au nombre d’habitants, le Laos fut le pays le plus bombardé au monde). Sa 
copine lit Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad. Notre voisine de gauche est 
plongée dans l’autobiographie d’une Française condamnée a mort en Malaisie 
(puis à la prison a vie, puis libérée), moi je suis plongé dans une anthologie 
de littérature vietnamienne et Steu dans Cortazar, ce qui n’a aucun rapport 
mais qui est vachement bien quand même. L’arrivée a Pak Beng tient du far west. 
Une rue, bordée de maisons en bois et bambou, et des dizaines d’enfants qui 
veulent nous piquer nos sacs à dos et/ou nous vendre de la ganja. Tout fier de 
savoir baragouiner le lao grâce a mon petit guide de conversation, je trouve le 
moyen de demander son nom à... un muet. No comment. Sinon, on discute avec une 
australienne qui nous dit que son mari est dejà allé en Belgique. Pour skier, 
précise-t-elle. Ben tiens, et moi je fais de la planche a voile a Mourmansk. A 
22h, les groupes électrogènes s’arrêtent et tout le village allume des bougies. 
J’en profite pour prendre des cours de lao avec un des jeunes de la pension. 
Vous inquiétez pas j’ai tout enregistré.

Samedi 9, second jour de bateau, cette fois sans escale. Un touriste a fait 
tomber son appareil photo dans la cale pleine d’eau. Depuis deux jours, j’ai 
pris l’habitude du petit-déj à la laotienne : une grande assiette de riz gluant 
et des légumes frits avec ou sans porc selon l’humeur. C’est vachement bon. Le 
paysage ressemble pas mal à celui d’hier, si ce n’est que la brume met du temps 
à se lever et que ça rend tout ça encore plus onirique.

Arrivée à Luang Prabang après 8 heures de bateau non-stop. Avec ses 16.000 
âmes, la troisième ville du Laos ressemble à un gros village. Il n’y a que deux 
ou trois rues goudronnées, un aérodrome pompeusement suffixé "port", et un 
monument à la gloire du peuple laotien, dont trois représentants sont coulés 
dans le bronze, en train de fouler aux pieds un obus estampille USA. Ici, les 
enfants sont dingues d’un jeu d’adresse et d’argent : il s’agit de séparer des 
billets de banque en lançant sa sandale a 15 mètres de distance. Ils sont très 
forts. En se baladant avec Kevin on tombe sur un combat de coqs, ce qui est 
assez dégoûtant, mais pas assez pour inhiber le photographe qui dort (pas 
beaucoup) en nous. Le soir, Kevin teste une spécialité locale : des sortes de 
chips d’algues du Mékong séchées. Vachement bon.

Le lendemain, visite des temples, et on peut dire que question temples, ils s’y 
connaissent à Luang Prabang. Sur un marché, une mini-tornade se forme et 
disperse les poubelles alentour. Ici, les jeunes filles à vélo se protègent du 
soleil avec un parapluie, ce qui fait des taches de couleur mouvantes dans 
toute la région, inutile de dire que c’est super joli. Le douze, 60 kilomètres 
à vélo (aller-retour) jusqu’aux cascades avec Sofie, une jeune anversoise 
rencontrée dans le bateau. Stéphane Lévêque ruine l’axe de sa roue arrière et 
finit le trajet en tuk-tuk, le veinard. Le site vaut le coup, et on joue aux 
poissons pendant une bonne heure, après quoi il faut rentrer passque le soleil 
risque de se coucher. On rentre mort de fatigue, mais on a vu un tigre alors on 
est content. Et puis Phou Mee, un chauffeur de tuk-tuk qui mangeait à côté de 
nous aux cascades (payantes), nous a expliqué quelques trucs. Comme par exemple 
qu’un prof d’université laotien gagne 300 KK par mois, soit quatre fois moins 
qu’un chauffeur de tuk- tuk. Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du 
Danemark. A part ça, j’exulte lorsque Phou Mee nous apprend quelques jeux de 
mots en lao. Par exemple ne pas confondre Kway (bovidé) avec Kwouy (sexe 
masculin), ni Heen (caillou) avec Hee (sexe féminin), ni enfin Bia Lao (la 
biere laotienne qu’on boit partout dans le pays) avec Mia lao, ce qui signifie 
approximativement "mon épouse".

Mercredi 13 février, réveil a 5h30 et départ pour Vang Vieng, ses grottes et 
concrétions calcaires ainsi que ses nombreux touristes, dont nous. L’occasion 
d’apprendre que 134,4 litres de gasoil coûtent 375.000 kips. L’occasion 
également de voir que le chauffeur remonte les pneus lisses juste après le 
contrôle de police. Apres 7h30 de bus (quelques passagers lao ont vomi par les 
fenêtres, nous avons quant a nous dignement représenté la France). La nuit sera 
courte, car nous sommes réveilles a six heures par un cochon qu’on égorge. Ca 
dure un demi-heure et je ne peux m’empêcher d’enregistrer ce son incroyable. 
Dans le rêve de Steu, ça donne Danièle Gilbert en train de pousser des cris de 
joie lors d’un jeu télévisé. Pour corser le tout, ça pue les égouts dans la 
piaule.

Le jeudi, après avoir croisé une procession de mecs joyeusement allumés à la 
beer lao qui s’est avérée un mariage (pas de panique, j’ai les sons), avec le 
groom tout bien habillé qui partait rejoindre sa bride à bride abattue, nous 
partons visiter les grottes de Tham Xang et Tham Hoi avec Kevin, comme si on 
n’avait pas fait assez de vélo. Le Stephane, il est malade et donc privé de 
vélo. Sur la route, on achevé une vipère à coups de pierre, faut dire qu’elle 
se tordait de douleur après être passée sous un deux-roues. Dans la première 
grotte (gratuite), qu’on a eu toutes les peines du monde à trouver, y avait un 
bouddha couché et une énorme empreinte de pied sculptée, ainsi qu’une
stalactite en forme d’éléphant, mais on l’a pas remarquée, c’est le Lonely 
Planet qui nous l’a dit. Dans la seconde (payante), on n’a rien vu parce qu’il 
faisait noir, glissant et bas de plafond. Au retour, nous croisons une dizaine 
d’hommes armés d’arbalètes artisanales et d’une grosse lampe torche qui s’en 
vont chasser les chauves-souris. Vers 17h, je me tape également une sorte de 
promontoire calcaire (payant) qui doit bien porter un nom chez les géologues et 
d’où j’admire un superbe panorama (au sens propre, puisque la vue est dégagée à 
360 degrés) avec le soleil couchant sur la ville, les rizières et le Nam Song, 
en compagnie de deux Canadiennes de Vancouver et d’un Israélien de Tel Aviv 
(c’est fou ce que nous avons croisé comme Israéliens depuis Bangkok) qui 
mangent une mangue plus que délicieuse, le genre qui fond dans la bouche ET 
dans la main. En traversant la rivière a pinces, le vélo sur les épaules, 
j’économise 2000 Kips mais je mouille mes liasses de billets que j’avais 
bêtement oubliées dans la poche de mon futal. J’ai fini par admettre que 
n’ayant d’autre patrimoine que leurs superbes paysages, cours d’eau, grottes 
pittoresques, forets de bambous, chemins romantiques etc. etc., les Laos se 
permettent d’en faire payer l’entrée, la traversée, ou juste la vue. Le soir 
venu, Stéphane nous entraîne au seul restaurant biologique de Vang Vieng (ou en 
tout cas le seul qui le dit, parce que ça m’étonnerait qu’ils soient assez 
riches pour se payer engrais et pesticides dans la région). On teste des vins 
locaux, à base de citron et de carambole, c’est vachement bon. Nous goûtons 
aussi au mak mone (mulberry, mais je ne connais pas le nom français).
Apres une nouvelle journée à glandouiller dans Vang Vieng (une fois n’est pas 
coutume), nous prenons le bus de 05h40 pour Vientiane, la capitale, d’où je 
viens de taper ces lignes dans un cyber machin digne de ce nom (les bécanes à 
Vang Vieng avaient 24 Mo de RAM et une connexion vraiment trop pourrie). La 
cuite au prochain numéro. Normalement c’est au tour de Kevin de tomber malade, 
ou de se faire mordre, ou attaquer par des bandits.


Votre Martin

20/02/2002

Premier jour à Vientiane [1]


Visite au marché du matin, le plus gros centre commercial de Vientiane. On y 
trouve des bouquins aussi passionnants que la constitution de la République 
Populaire Lao, des contes traditionnels communistes pour édifier la jeunesse, 
ou des décrets présidentiels dont la lecture est sans nul doute indispensable. 
Les sacs Vuitton sont à 1600 FF. Sont-ils vrais pour autant ? Dehors, des 
orfèvres-fondeurs réparent et fabriquent bijoux en tout genre avec une 
dextérité confondante. J’achète le Vientiane Times, plus fort tirage de la 
presse anglophone lao. J’ai hésité à acheter le Réformateur, son équivalent 
francophone, mais le libraire m’assure que ces deux publications contiennent 
les mêmes informations. D’ailleurs deux jours plus tard je m’aperçois que les 
deux canards partagent les mêmes locaux, sous une enseigne du Ministère de 
l’information et de la culture. Qu’y lit-on ?

Que le Japon a financé la reconstruction de la route numéro 9, construite en 
1980 par les soviétiques mais aujourd’hui trop abîmée. 9 ? Je me demande 
encore ou sont les huit premières !
Qu’une invasion de porcs frauduleusement importes de Thaïlande menace la rentabilité d’exploitations porcines laotiennes.
Que le président Khamtay Siphandone, (héros de la révolution) a adressé un 
poignant message de condoléances à la reine Elisabeth II après le décès de la princesse Margaret.
Qu’une grande campagne pour le port du casque à moto va recevoir le soutien 
de l’ambassade d’Australie.


Les pages internationales sont nourries par Associated Press et Xinhua. On y 
lit entre autres que la police de Bangkok veille au grain pour la St 
Valentin : pas question que les adolescents se livrent a la débauche et 
profitent de cette fête venue d’ailleurs pour perdre leur virginité. En pages 
10 et 11, les curricula vitae des candidats aux élections provinciales de 
Khammuan et Savannakhet. Au milieu d’une tripotée de militaires, de 
théoriciens de la jeunesse (ça existe, ca ?), d’ingénieurs chaudronniers, mon 
cœur penche en faveur d’un musicien : Bouangeun Saphouvong, 52 ans, membre du 
comité du Parti du Ministère de l’Information et de la Culture, directeur 
général du département de la musique et de la danse, niveau avance en musique, 
culture et théorie politique. A rejoint la Révolution en 1962 et le Parti en 
1975. 
 
Un peu de sport


Au stade national, où je m’introduis sans payer les 2000 Kips de droit 
d’entrée, le Laos rencontre la Corée du Sud (football). C’est mon premier 
match de foot et il fallait que je le voie ici ! Un partout lorsque j’arrive, 
4-1 pour les Coréens lorsque je repars une demi-heure plus tard. Ou cela 
s’arrêtera-t-il ? En attendant, nos supporters feraient bien de prendre des 
leçons de tolérance auprès de leurs homologues laos. Plus leur équipe perd, 
plus leur sourire moqueur s’agrandit. J’ai même l’impression que certains 
d’entre eux agitent des drapeaux coréens. Les sponsors du match sont la Beer 
Lao (en réalite brassée par des investisseurs thaïlandais), Pepsi Cola et les 
Assurances Générales du Laos, filiale des AGF.


Un peu plus loin, devant le National Culture Hall, sorte d’Opéra Bastille 
local en plus moche, une plaque commémore l’éradication de la poliomyélite, le 
18 novembre 2000. Dans une épicerie, je trouve deux camemberts. Le premier est 
danois, le second provient de Tasmanie. C’est ça aussi, la mondialisation. 
Pour continuer dans l’info, l’Agence de Presse Laotienne a la bonne idée 
d’afficher les dépêches du jour. Ainsi donc, l’excédent commercial français 
s’élève a 3 milliards d’euros, et ce malgré la concurrence déloyale des Danois 
et des Australiens en matière de camemberts. Je suis super content ! Le tout 
Vientiane a fêté comme il se doit les 60 balais du cher camarade Kim Jong Il, 
adore dirigeant de la Corée du Nord. L’Union Européenne va intensifier la lutte 
contre l’immigration clandestine.


La Révolution sans peine

Le lendemain, c’est dimanche, jour idéal pour se farcir le Musée National, 
anciennement de la Révolution. Au rez-de-chaussée, des ossements fossiles de 
sauropodes côtoient des poteries peintes en 3000 avant Jézukri. Les chercheurs 
sont divises quant à la fonction d’une drôle d’étoile à douze branches en 
pierre, qui aurait pu servir de casse-tête mais aussi d’objet du culte. Un 
énorme récipient en pierre provient de la "Plaine des Jarres", qui serait en 
fait une nécropole. Des "tambours a grenouilles" en bronze ont un son vraiment 
excellent, et un superbe Ganesh médiéval a grosse bedaine trempe sa trompe 
dans un bol de sucreries, le tout en pierre. Au premier, quelques salles 
arides présentent l’histoire moderne du pays, mais je n’ai jamais vu un musée 
aussi inintéressant et mal foutu. C’est rageant. Je vous livre quelques 
extraits sans en changer une seule virgule. Devant une vague table et deux 
vagues chaises : "Camarade Souphanouvong a utilisé ce mobilier durant la 
période combats conte les colonialistes français pour ses études et élaborer 
sa stratégie." Puis : "pantalon, chemise et imperméable en feuilles de palmier 
du Camarade Kaysone Phomvihane." "Ce petit étui à jumelles a été utilise par 
le Camarade Souphanouvong pendant les combats contre les colonialistes 
francais." "Morceaux du lit utilisé par le Camarade Kaysone Phomvihane." "Ce 
bol en noix de coco servait au Camarade Kaysone Phomvihane pour boire pendant 
les combats conte les colonialistes français." "Chaussettes portées par le 
Camarade Souphanouvong après son évasion de la prison de Phone Keng sur le 
chemin de la base militaire du nord." Devant un extenseur : "appareil utilisé 
par le Camarade Kaysone Phomvihane lors de ses séances de gymnastique pendant l’élaboration du plan pour la prise du pouvoir." Le mot "drogue" (en lao) est 
écrit avec des pilules d’amphétamines saisies en 1999. Dans la même vitrine, 
consacrée aux "bad social elements", de l’opium, de l’héroine, du cannabis, 
des armes blanches et de faux tampons. Une autre vitrine est remplie d’UXOs, 
ces "unexploded ordnances" qui tuent chaque année de nombreux laotiens. Depuis 
1964, le Laos a reçu 1,9 million de tonnes de bombes, soit 10 tonnes par 
kilomètre carre ou 500 kilos par habitant. C’est plus que toutes les bombes 
utilisées pendant la seconde guerre mondiale. Or, Handicap International 
estime qu’un tiers des bombes larguées par les Américains n’auraient pas 
explose. Comme ces obus sont largement utilises à des fins domestiques par la 
population rurale, les enfants sont habitués dès leur plus jeune âge à les 
manipuler. De plus, certaines bombes ressemblent a s’y méprendre à des fruits 
de la forêt. Dans la vitrine d’en face, des prothèses en tout genre. Chouette 
ambiance.


"Life in Vientiane is largely low-tech"


Au Vat Sisaket, je me fais prendre en photo aux côtés d’un bonze thaïlandais 
venu de Chiang Mai faire du tourisme. Un essaim d’abeilles noires a élu 
domicile dans l’un des bouddhas en bronze assis dans le cloître. Au Vat 
Hosantimmit, un bûcher se consume, au pied duquel on a déposé des offrandes : 
riz, bouteilles de Pepsi avec pailles, fleurs, etc. La route qui mène au Pha 
That Luang, le grand stupa sacré qui est au Laos ce que la tour Eiffel est à 
notre beau pays, est bordée de restaurants chics et d’ambassades. Ca n’empêche 
pas les véhicules qui l’empruntent de soulever des nuages de terre battue. Une 
journée à Vientiane vous fait les pieds rouges que c’en est incroyable. 
D’ailleurs la BBC le dit très bien, "Life in Vientiane is largely low-tech".

Devant le stupa, deux jeunes se partagent une paire de chaussures de foot. J’espère qu’il y a un droitier et un gaucher. Ils font des tirs au but devant ce monument dégueulasse qu’on appelle l’Assemblée Nationale Populaire, comme disait l’autre. En face du parc d’attraction désert, une cérémonie funèbre que je n’ose pas trop perturber par ma présence enjouée et primesautière. Le soir, nous testons un drôle de restaurant ludique ou il faut cuire des morceaux de bidoche dans du lait de 
coco bouillant, et en mettre absolument tout plein partout sur la table et sur 
ses vêtements avant de payer une addition plutôt salée. On recommencera plus. 
Séance de rattrapage dans une fabuleuse échoppe de rue qui propose des 
desserts variés dont la composition n’est pas toujours déterminable avec 
succès. Faute de mieux, je connais les noms de mes préférés : Ho-mo (un écrin 
velouté à base de riz gluant recèle un cœur croquant à la noix de coco et à 
la banane) ; Khaw Tom (dans une feuille de bananier, du riz collant cuisiné 
avec des morceaux de banane et du sucre ou du miel) ; Sa-lii (pâte de riz 
sucre agrémentée de grains de mais fondants avec un léger arrière-goût de je-
ne-sais quoi, le tout bien rangé dans une feuille de mais).


Un phallus en or


Nous consacrons le matin du lundi 18 à tirer des sous et visiter l’arc de 
triomphe local, qui s’appelle le Patouxai et fut construit avec du béton 
destiné à la piste d’un aéroport. Question architecture, c’est immonde mais le 
panorama n’est pas mal, et puis dans les flancs du "concrete monster" (c’est 
pas moi qui le dit mais un panneau officiel) on trouve des boutiques à
touristes où je m’offre mon premier souvenir, un T-shirt avec l’alphabet lao. 
Dans le Vat Phra Keo, situé tout à côté du palais présidentiel (qui vaut bien 
le Patouxai esthétiquement parlant, si vous me suivez), un Anglais de Bristol 
m’offre des chips de calmar séché. Si je le retrouve, je le tue. Ou mieux, je 
lui fais ingurgiter un camembert de Tasmanie. Vers 11h, départ en bicyclette 
avec Kevin pour Xieng Kuang, à 25 bornes au sud. Stéphane refuse obstinément 
de jouer le troisième du peloton, préférant consacrer son après-midi à se 
procurer de la littérature, observer des cailloux et des grenouilles dans le 
Mekong, aller à la piscine et en revenir sec parce qu’elle est fermée le 
lundi, plus tout ce qu’il ne nous a pas dit. En chemin, arrêt au Vat Si Muang, 
le plus fréquenté de la ville, qui abrite un phallus doré de quelques tonnes 
sous lequel on pourrait trouver, en creusant un peu, le squelette d’une femme 
enceinte qui se serait jetée dans le trou avant qu’on n’y laisse tomber ce 
monolithe en 1563. Sur la route, au km 18, après un éclatement du pneu de 
Kevin, vue imprenable sur le Pont de l’Amitié qui relie la Thaïlande au Laos, 
et qui est plus joli sur les cartes postales qu’en vrai. Mais nos efforts sont 
récompensés par la visite d’un parc rempli de Bouddhas en béton de toutes les 
tailles et dans toutes les positions, avec un nombre de bras et de jambes 
variables, représentés en train d’arracher une patte a une sauterelle géante, 
ou bien de dormir paisiblement, ou encore avec dix bras comme Vishnou, etc. 
etc. C’est Luang Pu, un facteur cheval local qui a construit en 1958 cet 
amusant bazar mêlant allègrement hindouisme et bouddhisme. Il ne manque plus 
que des petits jésus. Je cite toujours la BBC : "Dans un pays ou l’opium est 
l’opium du peuple, la religion -tout au moins le bouddhisme- est largement 
tolérée" 
( HYPERLINK "http://news.bbc.co.uk/hi/english/world/from_our_own_correspondent/newsid_10920" http://news.bbc.co.uk/hi/english/world/from_our_own_correspondent/newsid_1092000/1092752.stm)
 

Image mentale respirable


Le 19 au matin, je suis réveillé par un super rêve comme on n’en fait plus. Je 
suis au pied d’un immeuble de plusieurs étages où de petits enfants perchés 
sur de minces corniches jouent les peintres en bâtiment. Je tiens à la main un 
coussin au cas ou y en ait un qui se cassé la gueule. Mais surtout, je détiens 
une seringue hypodermique et un soluté injectable dont la boîte porte la 
mention "Image mentale respirable" et dont le mode d’emploi indique "permet de 
ne plus avoir peur des souris pendant dix à onze heures". Je ressens la 
nécessité absolue d’injecter ce produit aux gamins, peut-être pour prévenir 
leur chute. En y repensant, y avait un petit cote Ubik (de Philip K. Dick). 
Apres avoir erré en vain pour trouver le mémorial Kaysone Phomvihane (ce n’est 
que partie remise), je retrouve mes deux demis de mêlée devant le Vat machin 
truc (si vous croyez que c’est fastoche de retenir tous ces noms étrangers), 
ou nous nous livrons aux délices d’un bain de vapeur pendant assez longtemps 
pour ressembler à Dustin Hoffmann dans Little Big Man, ce qui est assez 
effrayant. moins effrayant toutefois que le sort du pauvre Stéphane, qui se 
jette avec insouciance entre les pattes d’un jeune masseur expert en tortures 
diversement raffinées, genre tu le sens bien profond mon pouce sur ton artère 
fémorale, ou alors vas-y que je te tape sur la tête avec mes doigts musclés, 
ou encore je fais de la musique avec tes vertèbres ou même tiens que je te 
tire les cheveux comme dans la cour de récré, tu verras ça assouplit la peau 
du front. Apres cinquante minutes de ce traitement, Steu est toujours en vie 
mais il ressemble a un personnage de manga avec ses cheveux dressés sur la 
tête c’est rigolo. Apres quoi on se rencarde sur les berges du Mékong (pas 
trouve de contrepet là dedans, mais môman si tu m’entends tu peux t’y mettre) 
pour écraser bien involontairement quelques unes des millions de 
microgrenouilles (1,3 cm de long en moyenne a vue de nez) qui vivent là et 
coassent comme des brutes une fois le soleil couché. Le soir, nous allons 
voir "Riens du tout" de Cedric Klapisch, un film pas trop mal, avec Jean 
Pierre Daroussin et de beaux moments rappelant fort Jacques Tati. Quelle 
émotion, le premier cinoche depuis longtemps ! Mais il a fallu pour cela 
passer par une épreuve autrement plus redoutable que celle d’un massage en 
règle. Nous avons en effet été accueillis au centre culturel français par une 
chanson de Jean-Jacques Goldman suivie d’une autre de Francis Cabrel. Le 
meilleur de la culture française dans ta face ! En plus c’est le genre de 
rengaine qui ne te lâche plus. La soirée se termine avec des expérimentations 
culinaires audacieuses, au cours desquelles je teste notamment une sorte de 
potiron glace (ou confit, je ne sais pas quelle est la différence) fourré a la 
jelly grise. Je ne vous cache pas que je préfère la crème brûlée.

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Kaysone Phomvihane


Vers 23h30 alors que nous prenons le frais devant la guest house, une dizaine 
de types en civil armés de kalashnikovs passent et nous souhaitent le bonsoir. 
J’ai oublié de préciser que depuis notre arrivée a Vientiane, nous avons tous 
les trois mal a la gorge et la goutte au nez. Sans compter un aphte qui me (ligne sautée…ndlc)

 Mercredi matin, je me tape successivement le musée de l’armée populaire lao, 
qui ne vaut même pas qu’on en parle, d’ailleurs le guide n’en parlait pas, 
puis le mémorial Kaysone Phomvihane. Et vous pouvez me croire, j’ai bien 
mérité de la patrie. Vientiane ne compte que trois musées, et les mêmes 
photographies se retrouvent dans chacun des trois. Quelle arnaque ! Le 
mémorial Kaysone, dont la construction a coûté quelque 8 millions de dollars 
si l’on en croit la BBC, est un énorme gâteau de mariage en béton, 
essentiellement vide. Toutes les explications sont en lao, mais je rentre 
content car j’ai tout de même pu me faire une bonne idée de la personnalité de 
cet homme d’Etat hors norme, sorte de Ho Chi Minh local. En effet, j’ai pu 
admirer dans tout plein de vitrines son agenda, ses baguettes, son baromètre, 
sa bassine, son bol, sa bouilloire, sa boussole, sa brosse à chaussures, son 
browning, son bureau, sa cantine, son casque, son chandelier, ses ciseaux, sa 
corde à sauter, son couteau, sa cuiller, sa fourchette, sa gourde, ses 
jumelles, sa lampe de poche, ses livres, (dont les Lettres de mon moulin, Nous 
avons fait un beau voyage, un Cours pratique de composition française, des 
extraits choisis des Évangiles, de Rousseau et de Lamartine), ses lunettes, 
son Manuel de gymnastique par Bernard Bouauchand, sa mappemonde, ses 
médailles, son micro, ses œuvres complètes, son panier, son passeport, son 
peigne, sa pendule, son plaid, son porte-documents, sa radio, sa raquette de 
badminton, sa raquette de ping-pong, son réchaud, son rasoir, son revolver, 
son rice-cooker, sa sacoche, ses sandales, sa serviette de toilette, sa 
soupière, ses soucoupes, son stylo, ses tampons encreurs, ses tasses, son 
téléphone, son tensiomètre, sa tondeuse, son verre. et ses souliers lilas-la-
la. Une autre salle est consacrée aux cadeaux diplomatiques divers et variés, 
qui donnent une assez bonne idée de ce que donnera le Musée du Septennat 
corrézien voulu par Jakchirak (s’il n’est pas déjà construit ?).

Interlude : Nai Kheuang, du village de Kengkok Neua (Champhone) a été 
empoisonné par une espèce de tétrodon aux nageoires et queue jaunes, le ventre 
tacheté. Il mourut trente minutes après l’avoir mange. (Nouvelles du Laos, 15 
avril 1942)



Intéressante discussion avec le patron de notre pension, qui parle un anglais 
absolument parfait. Je lui demande s’il a vécu aux states, il me dit que oui, 
ils s’y sont installés avec ses parents. Fleurant bon la famille 
anticommuniste refugiée chez Oncle Sam, puis revenue au pays pleine de thunes 
à la faveur de la décrispation du régime, je lui demande d’un air entendu si 
c’était "pour raisons politiques". Pas du tout, me fait-il, papa était 
ambassadeur de la république démocratique et populaire du Laos a Washington. 
M’enfin, c’est une raison politique, non ? Le même bonhomme nous apprend que 
ce que nous fumons depuis Bangkok sous le nom de cheerios serait en fait des 
feuilles de mulberry (un carambar à qui me donnera la traduction française). 

Il y a une heure et quart, on a tenté de fêter à notre façon le 20 février 
2002 a 20h02 en mangeant un repas palindromique au restau vietnamien. Mais 
comme on n’avait vraiment plus faim, on s’est arrêté exactement au milieu. 
Faut dire qu’y avait tout ce qu’il fallait pour se faire ses propres rouleaux 
de printemps, avec des feuilles de riz, des pâtés impériaux, des nems aux 
anguilles, des tranches de porc grillées, de l’agglomérat de poisson en forme 
de cuisse de poulet fichés sur des morceaux de canne à sucre, des nouilles de 
riz, de la menthe, de l’ail, des carottes, de la carambole, de la salade, un 
tas de fruits ou légumes inidentifiables, des sauces incroyables dont une aux 
cacahuètes. Tout à l’heure, rencontré Gian-Cla le vaudois sympa, qui m’a 
appris qu’il avait "une riclette de tous les diables", et que par conséquent 
la salle de bain commune ça le faisait pas. Je ne connaissais pas ce mot pour 
designer cette chose, mais je trouve ça assez joli, à ranger dans la même 
catégorie que "morvillon" (voir la dernière édition de voyage en parapluie). 

Bon, fini Vientiane, départ pour Tatkhet demain à cinq heures du mat. A plus 
et gros bisous à tous et toutes.


Votre Martin, votre misère.

28 février 2002

21 février deumildeu :

Dix heures de bus ont largement suffi pour annihiler les effets bénéfiques du massage de la veille. Mais en contrepartie, nous voilà a Savannakhet, seconde ville du pays (j’avais déjà dit ça de Luang Prabang, mais ça n’était que la troisième).

Dès notre arrivée, on a vu un bonze en fauteuil roulant : c’est donc ça, le bouddhisme du petit véhicule ? Toute la ville est pavoisée de drapeaux laotiens, avec quelques faucilles et marteaux de ci de là. C’est que les législatives ont lieu dimanche, 
et ici attention, tout le monde vote des 18 ans, c’est pas comme chez nous. 
On a trouvé un hôtel pas cher mais y a pas d’eau aux heures de pointe 
(avant 10h du matin, et de 18 a 20h), parce que le premier étage est trop haut pour la pression. En me promenant, je tombe sur un improbable "Musée des Dinosaures", petite maison coloniale où je m’engouffre aussitôt, pour trouver un peu de fraîcheur et une clavicule d’Iguanodon.

J’y lis l’histoire émouvante de Josué Heilmann Hoffet, géologue français, 
tué par les soldats japonais vers 1945, mais surtout "inventeur des dinosaures du Laos". Au bout d’un long moment, Monsieur Bounsou se présente, et me fait visiter les lieux. La vue d’un fossile de psittacosaure me rappelle brusquement L’Oreille 
Cassée (désolé) et me replonge en enfance durant une demi-seconde. 
Attraction principale du musée, une bonne partie du squelette d’un chouette 
Tangvayosaurus Hoffeti (le reste est dessiné sur le mur), atteint les douze mètres sans problème. M. Bounsou est adorable (il passe moins d’un touriste par jour dans ce musée si j’en crois le livre d’or) et me fait même visiter son laboratoire, où je soupèse fièrement une dent d’éléphant. Dans des bacs de sable, un énorme fémur 
attend d’être reconstitué. Une dent de mammifère (qui a peut-être bien appartenu à mon arrière arrière (etc.) grand mère ?) s’avère un moulage, l’original étant à Paris.
Curieusement, quelques ammonites proviennent de Grande-Bretagne. Cela fait plus de trois ans qu’aucun paléontologue français n’a plus mis les pieds ici, déplore M. Bousoun, qui ajoute : "il faut dire que vous avez encore beaucoup de dinosaures à déterrer chez vous !"

L’après-midi, je suis pris en otage à un mariage lao où tout le monde est déjà à moitié fini au whisky (contrefait) à une heure de l’après-midi. L’orchestre joue une sorte de dub local qui se laisse écouter (après un temps d’adaptation), et même les gamins semblent complètement torchés. Sympathique et inquiétant à la fois. 
Je ne peux guère échapper à trois verres de whisky (je rappelle qu’il fait 35 degrés à l’ombre) heureusement accompagnés d’un merveilleux plat de riz au poisson. Un coup d’œil sur les danseurs (tous quinquagénaires, les jeunes sont assis et boivent) me convainc qu’il est grand temps de m’éclipser : on dirait que le temps s’est ralenti, ils dansent tous comme on danserait sous l’eau, en faisant très peu de mouvements. Peut-être est- ce pour s’économiser, à moins que ce ne soit une illusion due au whisky ?

Le mercredi 22 au soir, une impressionnante cérémonie se déroule au temple Machinchouette (désolé pour les bouddhistes et les amateurs de sciences exactes, j’ai fini par renoncer à apprendre tous les noms), construit en 1537 (1993) par devinez-qui ? Le propre fils de mossieu Kaysone (voir l’épisode précédent) ! Il faut dire que le petit père du peuple lao est natif de Savan (seules les cartes routières et la bleusaille disent Savannakhet, un peu comme on dit Casa (blanca)). Des centaines de fidèles (à 96 pour cent des femmes) vêtues de blanc se rassemblent 
et commencent à tisser une gigantesque toile d’araignée de fil blanc. 
Au début, vers 15 heures, c’était juste intriguant, mais vers 21 heures, au plus fort de la cérémonie, c’est du délire total. Il doit bien y avoir des kilomètres de ficelle non seulement dans le temple mais tout autour.

C’est pour relier toutes ces femmes à la statue de bouddha qui est sur le point d’être consacrée, nous explique un bonze français (de Gaillac, précisément) qui s’honore d’être le premier "farang" ordonné bonze au Laos. Et je dois dire que plus d’une laotienne se pince lorsqu’elles le croise. Les enfants sont particulièrement babas devant ce type qui a une gueule de touriste mais porte la robe orange. M. Albarède (c’est son nom, et quel nom) est tout simplement revenu voir sa ville natale. En ce moment, il est moine dans une pagode (on peut dire ça aussi) de Vientiane, et il collabore régulièrement au Rénovateur, ou la France lui envoie régulièrement des jeunes de Sciences-Po Toulouse pour apprendre à être journaliste (ou du moins journaliste dans un pays communiste).

Pour en revenir à la teuf, les participants doivent rester là jusqu’à 5 heures du matin sans becqueter, et n’ont droit qu’à de l’eau, du lait ou du thé. Dans la sono, un type lit les noms des donateurs/trices et le montant de l’offrande, pendant des heures.

Interlude : j’ai le regret de vous faire part du décès de mon convertisseur euro, offert par Magic Pizza, place du Mont-de-Terre, 59260 Hellemmes.


Le lendemain, rencontre intéressante en la personne de M. Lacroix, né en 1929 d’une maman laotienne, d’un papa français et pharmacien (le premier à Savan, je vous prie), qui a passe une bonne partie de sa vie à installer des pylones électriques (tout comme ton pépé, Yasmine). Après avoir été prisonnier de guerre chez les Japonais (qui lui versent aujourd’hui une retraite trois fois plus grosse que celle de la France), il est mobilisé pour faire la guerre d’Indochine, "comme tout le monde", puis rapatrié en France après 75. Il a fini par revenir ici avec sa femme (bouddhiste, lui étant catholique), laissant ses dix enfants poursuivre leur carrière en France, tandis qu’il passe son temps à collecter des textes en français sur l’histoire du Laos, ainsi que des dessins. Il y a des interviews qui se perdent.

A midi, après un tour au grand marché de la ville, on est invités à bouffer chez une future prof d’anglais nommée Khem (1), 21 ans, que nous avions rencontrée la veille toute de blanc vêtue. Nous apprenons à boire à la laotienne (et pas qu’un peu, malgré nos récriminations), et je vous prie de croire que ça va chauffer quand on sera rentrés en France, z’avez qu’a bien vous tenir. On mange comme quatre (ou plutôt comme vingt vu qu’on est cinq) et après, c’est karaoke. Décidément, après le matchedeufoute, le Laos restera le pays des premières fois.

J’en profite pour faire écouter à ces barbares quelques chansons de Moon in 
June, tandis que Steu renverse du vin sur la pochette du disque, que je destinais à mademoiselle Nguyen Thi Huong, de Hanoi. Grrrr. Moon in June ne valant pas les boys band du Danemark, on va tous se promener au marché, le ventre gonflé de bière. Mais on a vachement progressé, maintenant on sait dire "à la tienne Etienne" et un tas de trucs approchant. Au marché, jeu de cartes...

(1) - Son vrai nom ressemble sans doute a un truc du style Khemphorn Souphanvihandong ou approchant, mais beaucoup de Lao, par égard pour nos pauvres cordes vocales, adoptent un surnom d’une syllabe. Merci à eux !

Dimanche 24 : après 200 kilomètres en bus (soit six heures, la route n’étant pas terminée on a fait la moitié sur une sale piste mais heureusement le chauffeur était mélomane), nous arrivons à Pakse, ou les élections se terminent dans la joie et la bonne humeur, comme prévu. On a eu du bol de choper un bus d’ailleurs, parce que presque tous les transports sont annulés les jours d’élection. On n’a pas impunément un taux de participation de 99%...

L’heure de connexion à Internet coûte cinq fois le prix de la chambre. Comme on n’a
rien de spécial a faire dans ce bled, à part regarder la version thaïlandaise de kikiveugagner des millions sur la télé du restaurant, on prend le bus tôt le matin pour Champasak, où se déroule paraît-il un méga festival bouddhique de la pleine lune avec des milliers de pèlerins qui se rassemblent au Vat Phu, un sanctuaire tout ce qu’il y a de plus sacre. Las ! Opopoi ! Quand on arrive a Champasak, c’est un bled tout calme et on comprend vite que c’était la pleine lune d’y a 28 jours qu’il fallait pas manquer, pas celle qu’on a sous (ou sur) les yeux. Bof, ça ne nous empêche pas de louer des vélos (on ne se refait pas) pour aller visiter ce fameux lieu saint construit du VIe au XIIIe siècle, doté d’une super source sacrée qui rend heureux quand on plonge la tête dedans, d’une empreinte de pied du Bouddha creusée dans la roche, etc. etc. je ne vous fais pas un dessin. Tout cela est un peu en ruine, mais ce qu’il y a de cool avec les Khmers c’est que quand ils construisaient des temples, ils z’y allaient pas avec le dos de la main morte en matière de bas-reliefs, et donc on a de quoi s’esquinter les yeux.

En plus, de majestueux escaliers en ruines nous accueillent le temps d’engloutir de délicieuses bananes à l’ombre des frangipaniers, bref c’est un peu comme dans une pub pour Tahiti douche. Entre-temps, on a rencontre Zzzzzo (c’est son nom, et lorsqu’il nous a raconté pourquoi on a bien rigolé mais c’est un peu long à expliquer ici) de Montpellier, qui aime les mêmes musiques que nous alors forcément ça rapproche.

Il est électricien - informaticien, et son plan de carrière aussi est plutôt marrant. Mais bref, après avoir vu la source sacrée sans s’y tremper la tête pour la bonne raison qu’on est déjà heureux, on redescend paisiblement, presque bovidement si je puis me permettre, et je vois une petite fille qui creuse dans un marécage visqueux plein de nénuphars. Armé de mon lexique english-lao qui n’est plus à présenter, je lui demande comme un con si elle cherche des grenouilles : kob ? kob ? Et elle me répond kob-boh, ce qui pourrait signifier "pas de grenouilles". Puis à force de creuser elle finit par déterrer une racine étrange genre mandragore, et je finis par comprendre que kobo c’est le nom de la chose. Plus courageux que moi, Kevin y a goûté, mais n’a pas voulu en dire plus.

Décidement, l’apprentissage du lao est semé d’embûches. Le lendemain, après des adieux déchirants ("chok dee", en lao) je file direction Savannakhet (sur la même route pourrie où on fait du 30 bornes à l’heure de moyenne) où j’arrive sur les rotules, trouvant juste la force de m’offrir deux cassettes de Noum Kosim, une star de la chanson lao qu’on a écoutée dans le bus et que j’ai bien aimée. Dans le Bangkok Post, j’apprends qu’un câble de fibre optique sous-marin a été coupé près des côtes coréennes, et que du coup le Net thaïlandais est quasi figé.

Une info me fait particulièrement tripper : 800 étudiants de Bangkok vont jouer les contractuels dans le double but de lutter contre le stationnement sauvage dans la capitale thaïlandaise et de se faire de l’argent de poche (ils empocheront la moitié des contraventions). Heureusement, ils devront polaroïder chaque véhicule verbalisé pour éviter les abus. Je vois bien un doctorat en stationnement illégal... Enfin, les bouddhistes Chinois continentaux ont expédié un doigt du Bouddha à Tai- Wan, où la foule se déplace pour apercevoir la précieuse relique (un doigt de 2500 ans, beurk).
Vous reprendrez bien du bouddha ?
Euh, juste un doigt, alors.

Le jour suivant, après seize heures de bus dans des conditions épouvantables, plié en huit coincé entre des cartons de canettes de boissons énergisantes à la 
con, j’arrive à Hue pas frais et plein de poussière même dans mon sac. Le chauffeur de bus a conduit comme un taré depuis Savan, et c’est un miracle si on n’a pas écrasé quelques pauvres cyclistes en route. Sur les conseils d’une Hellène qu’avait pourtant l’air débrouillarde, je me retrouvé dans un hôtel plutôt cher et pas sympa, où on peut louer des vieilles ruines pourries et dangereuses qu’ils ont le front d’appeler Xe Dap (bicyclette). Ca ne me décourage pas pour autant, hé hé hé. En faisant mes emplettes (un manuel anglais-vietnamien qui contient quelques phrases indispensables du genre toi chuc ban moisu thanhcong co the co duoc, soit "je vous souhaite toutes les réussites possibles", ou encore "toi xin loi da gay rac roi den cho ong", soit "je suis désolé de vous avoir créé tant d’ennuis"), je rencontre Trang, 19 ans et future prof d’anglais (décidement) qui se met en tête de me faire faire le tour de la ville à vélo, ce que j’accepte avec plaisir. Elle m’initie au Che hat sen, sorte de jus de haricot sucré vachement bon, qu’on boit chaud avec de la glace, allez comprendre.

Pour visiter le moindre petit monument, c’est 55000 dongs ou quatre dollars (genre dix fois plus cher qu’au Laos) et donc je préfère continuer à vélo vers la Rivière des Parfums (alléchant, non ?), à une dizaine de kilomètres au sud. Là je rencontre un charmant cultivateur de riz proche de la quarantaine (je parle de l’âge) qui m’invite à bouffer chez lui en échange de ma conversation en anglais. C’est une monnaie bien plus intéressante que le dollar ou le dong en ce qui me concerne, et j’accepte avec un réel plaisir. Apres m’avoir montre des collines ou ça se bagarrait sec en février 1968 avec les amerloques, il m’explique comment on fait pousser du riz (com, en vietnamien) et me fait goûter un saké local pas super bon. Pendant ce temps, sa femme elle bosse à préparer la bequetance pour les ouvriers d’un pont en construction juste à côté.

Puis il me raconte comment il a dû quitter l’école à neuf ans en 75, pour aider sa mère à bosser pendant que papa purgeait six ans de taule en qualité d’ex-militaire de l’armée du Sud Vietnam. Au bout d’une heure ou deux et après avoir admiré sa cicatrice qui date de quand il s’est pété le bras en allant couper du bois dans la forêt (j’envisage de lui montrer celle de ma hernie mais je me ravise elle est trop près du pubis), je prends congé en toute sobriété, et en chemin paf, j’entends de la musique, de la vraie, qui provient d’un cimetière. Mon sang ne fait qu’un tour, j’appréhende une rencontre avec des esprits, et en fait je tombe sur une sorte de cérémonie funèbre complètement psychédélique, avec tout plein de dames (soixante ans, et c’est une moyenne) drapées dans des sortes de pyjamas blancs et rouges, qui se secouent dans tous les sens la tête couverte d’un foulard en poussant des cris suraigus. Trois musiciens (deux percus, un violon chinois) donnent le tempo en buvant du thé par intermittence.

Je m’invite, mon microphone également, et engage la conversation avec un monsieur de 54 ans qui me dit qu’il a été à Dien Bien Phu. Comme je suis pas trop mauvais en calcul mental, j’en déduis qu’étant ne vers 1948, il a pas du y aller en tant que soldat, mais bon, moi aussi j’étais à Verdun (pour visiter l’ossuaire), alors... Dernière minute : un mail du délicieux Carl Abraham qui a croisé hier mes deux ex-co-compagnons me confirme ce que je craignais : ils sont en très bonne santé et tout se passe bien pour eux dans les îles du Mekong au sud du Laos.

Après ce passage chez les morts, je rétablis l’équilibre en assistant à un bout de mariage, avec un chanteur qu’on dirait qu’il a mangé des champignons (là aussi, j’ai des preuves sonores). A première vue, les Vietnamiens boivent tout autant que les Laos ! En passant devant l’université, rapide coup d’œil à la banderole qui dit "welcome to participants of the fifth vietnamese-german seminar on physics and engineering", mais ce qu’il y a sous la banderole ressemble plus à une fête de la bière munichoise qu’à autre chose.

C’est tout pour aujourd’hui, le prochain épisode sera envoyé de Hanoi 
et ça risque d’être le dernier... un collector !

Vendez le poivre, achetez la chaussure

Premier mars, 21 heures : tout en écoutant l’intégrale de Brassens en langue créole, je déguste un merveilleux machin végétarien au Café des Amis à Hoi-An. C’est cher, mais pour une fois c’est de la cuisine, pas simplement de la nourriture. Kerry, un Vancouverien (-rois ? -rogène ? -rite ?) m’a offert de partager sa chambre, et j’ai accepté malgré son regard de serial-killer. Il faut dire que Hoi-An c’est un peu le Saint-Tropez du Vietnam, alors c’est hors de prix. La lecture paresseuse du Vietnam News m’apprend que Jiang Zemin est au Vietnam (je le savais déjà, j’ai rencontré des Australiens qui se sont fait refouler de la cité impériale a Hué juste après avoir payé les 4$ de droit d’entrée sous prétexte que M. Jiang, lui aussi, voulait visiter), et que si le poivre est au plus bas (14 millions de dongs la tonne), l’industrie de la chaussure marche très fort (ha ha ha) : exportations en hausse de 20% a 276 millions de paires (je vous laisse calculer combien ça fait en pieds), dont 80% sont envoyées en Europe. Eh ouais, désolé pour les Drômois mais il se trouve que le Vietnam est le quatrième exportateur mondial de pompes, après la Chine, Hong Kong et l’Italie. Bref tout ça n’est pas super passionnant. Ah, si, quand meme une bonne nouvelle pour les mexicains : Oncle Sam va délocaliser des maquiladoras au Vietnam, via la société Peterson International (M. Peterson est ancien prisonnier de guerre ET ex-ambassadeur US au Vietnam). Le pont Long Bien (ex Paul Doumer, construit par ces salauds de Francais sur le modèle de celui de Tolbiac) a fêté ses cent ans hier, (cent ans et toutes ses piles) et on m’avait rien dit ! Je lis aussi, deux fois de suite parce que c’est assez étonnant, que Pierrick Sorin sera présent au festival de Hué en avril. Wouha, ca va déménager...

La visite de Hoi-An est agréable, si ce n’est que le ministère du tourisme vietnamien commence à me taper sur les nerfs (si tu veux visiter UN truc, tu dois quand même acheter le ticket pour les QUINZE autres). Rue Pham Boi Chau, anciennement Courbet (pas le peintre, l’amiral, qu’est-ce que vous croyiez !) je suis reçu par monsieur Duong, qui parle sans discontinuer tout en vous offrant le thé (ça devient insupportable, des gens aussi gentils, vivement que je me casse.) Encore un dont le papa s’est trouvé du mauvais côté en 75. Apres sept ans de "rééducation", non mais sans blague, il a fui avec trois de ses fils (qui avaient bossé pour l’armée du Sud-Vietnam) sur un bateau, puis a été recueilli par une frégate américaine, et s’est installé a Boston. Il n’est revenu au Vietnam que pour mourir, et je vous prie de croire que l’enterrement s’est déroulé en grande pompe (premier exportateur, je vous le rappelle), j’ai vu les photos. Le papa repose maintenant la tête vers la montagne et les pieds vers la mer, embaumé dans du thé séché, comme c’est la coutume. Dans le bus qui me ramène vers Hué (puis Hanoi), le chauffeur nous met un Ave Maria au saxophone sirupeux, et je crois bien reconnaître le style inimitable de Christian Morin. Je me retiens de vomir.

Le Smic a 18,29 euros par mois
Départ de Hoi-An a 14h, arrivée a Hanoi 700 bornes plus tard à 6 heures du matin, frais comme un poisson laotien (c’est a dire pas du tout). Je partage une chambre avec Ako, une dessinatrice de presse japonaise qui parle japonais, anglais, chinois et polonais, et Jakob, un employé danois de Mac Do (j’espère qu’il fait autre chose mais c’est tout ce qu’il a bien voulu nous dire). Blocage longue durée dans des magasins d’instruments de musique (les premiers dignes de ce nom depuis l’arrivée en Asie), et je suis fait prisonnier par un certain Dang Tran Le, commercant à la retraite qui fut médecin militaire dans l’armée du nord-Vietnam et qui me montre ses photos de voyage, en m’offrant le café et en me parlant de ses enfants qui sont violonistes, prof de littérature et pilote de ligne.

Pour changer de Vietnam News, j’achète le Courrier du Vietnam (conception éditoriale ESJ-Lille, cocorico !) qui est assez chiant à lire. J’y lis que sur les 2,3 millions de touristes annuels, les Chinois sont les plus nombreux. Une bonne nouvelle : bientôt fini le système merdique de double tarification locaux/étrangers. Euh quoi d’autre, ah oui : salaire moyen dans les entreprises d’Etat : 890 KD par mois, et le SMIC à 240 KD (soit 18 euros). Le dernier numéro de The Economist est censuré en Thaïlande parce qu’il a pas plu à la famille royale. Une précision pour ceux qui connaissent le jeu vidéo Grand Theft Auto, où il faut écraser le maximum de gens en klaxonnant comme un malade. En fait ca n’est pas un jeu. C’est une simulation ultra-réaliste de Hanoi.

Ici, le soir, tout le monde regarde la télé, et en ce moment y a des séries chinoises tournées avec les pieds qu’ont l’air vraiment nullissimes. Le truc marrant c’est qu’un seul type double tous les dialogues, ce qui donne un résultat vraiment troublant

Histoire d’Ho
Le lendemain. Lever à huit heures, une vraie grasse matinée. Sans perdre de temps, direction le mausolee d’Ho Chi Minh, parce que le bougre se couche tôt : 11 heures. Après avoir laissé le sac à l’entree, puis l’appareil photo, je me retrouve dans une file de cent personnes et c’est parti pour le mausolée, au pas gymnastique parce que y en a des milliers qui suivent. Le bâtiment lui-même est quelconque, même assez moche genre cube en marbre avec marqué Ho Chi Minh dessus, des soldats armés avec des gants blancs font la gueule a l’entrée, meme quand d’autres gardes viennent prendre la relève au pas de l’oie et en faisant claquer les talons et la crosse du fusil par terre. Très solennel, très impressionnant. Un des soldats semble avoir pour unique fonction de dire chuut ! avec des gros yeux aux touristes (essentiellement vietnamiens) qui discutent.

Après le petit escalier, ambiance lumière tamisée, mais pas de musique douce, juste le bruit des chaussures de 50 personnes qui glissent sur le lino. Me voila en compagnie d’Ho Chi Minh pour environ 45 secondes. Aaaah, (que je me dis), si mes parents me voyaient... Il est la dans une sorte de grand cercueil transparent (du verre blinde pour sur), j’avoue que je suis bluffé, je pensais voir une sorte de vieille momie bouffée aux mites et mal éclairée et voilà un pépé frêle, le même que sur les cartes postales, qui dort, baignant dans une lumière dorée complètement surnaturelle, tout comme le dormeur du val sauf qu’il a pas deux trous rouges au côté droit mais un truc genre cancer du colon momifié ou je ne sais quoi (de quoi meurent les héros de la révolution dans les pays communistes ?) et qu’il pourrait se réveiller au moindre bruit. Bon, faut pas déconner, allez, c’est une copie, non ? Ou est le vrai ? Sans obtenir de réponse a cette question, (que je me suis bien gardé de poser à haute voix), poussé par un flot ininterrompu de touristes, je me retrouve dehors en moins de temps qu’il n’en faut pour le Et zou, toujours dans la file de touristes en rang par deux, direction le palais présidentiel, qui abrita en leurs temps les gouverneurs d’Indochine. On peut pas visiter, et pour cause, mais on passe, toujours au pas de course, devant la maison en bois sur pilotis d’Ho Chi Minh, très joli, euh attendez, là j’ai pas bien vu ah ben c’est trop tard OK c’est pas grave de toute façon moi Ho Chi Minh vous savez, euh, non c’est pas ce que je voulais dire mais nom de Dieu lâchez ce fusil.

Pour ceux qui ne sont pas découragés, (eh bien ! j’en suis !), après le mausolée d’Ho Chi Minh puis la maison d’Ho Chi Minh, reste le Musée Ho Chi Minh, un énorme sprotch en béton qui pourrait être un complexe sportif ou un truc du genre. Ce musée vaut plus par sa décoration intérieure, notamment des reconstitutions bidon de paysages de guerre en plastique très seventies, que par les objets ou documents exposés. On peut néanmoins y lire d’intéressants rapports de la sûreté urbaine datant de 1920 au sujet de Nguyen Ai Quoc (devinez qui ?) ainsi que l’intégrale (ou presque) de ses contributions a l’Humanité et quelques autres documents en français. Je suis ensuite invité par Huong (ex-ESJ, elle bosse désormais pour la télé vietnamienne) a un déjeuner gargantuesque en compagnie d’une quinzaine de journalistes vietnamien-ne-s et du patron (français) d’une usine de bois laqués destines à l’export (y a pas de sot métier), déjeuner au cours duquel j’ai repris neuf fois du poisson, quatre fois du boeuf grillé, six fois des feuilles de potiron frites, trois fois des espèces de pommes de terres frites auxquelles un sculpteur-cuisinier facétieux avait donné des formes dignes d’un précis de géométrie dans l’espace (mais alors VRAIMENT dans l’espace si vous voyez ce que je veux dire), tout ceci avant de m’apercevoir que tiens, le hors œuvres est fini maintenant ils apportent la fondue, avec des crevettes, des plantes exotiques, des escargots d’eau, du foie de je-ne-sais-quoi, du porc émincé, des tranches de calamar, etc. etc. etc.

Du sang, de la sueur et des armes
Eux ils ont fini tout ça chez Fanny, un glacier réputé situé près du lac Hoan Kiem, tandis que moi je suis allé digérer au Temple de la Littérature, qui abrite un sanctuaire dédié à Confucius et une quarantaine de stèles portant les noms des heureux lauréats des concours de doctorat depuis des lustres. Ces stèles sont posées sur de grosses tortues de pierre, symbole de longévité comme chacun sait, et pas seulement de lenteur. La contemplation de ces tortues m’ayant facilité le transit intestinal, c’est frais comme un gardon que je pénètre dans l’enceinte du musée de l’armée, juste en face d’un énorme bronze de Lénine. Qu’espérais-je en allant au musée de l’armée, je ne sais pas trop. Toujours est-il que je suis vachement déçu. Je vois maintenant sur qui les Laotiens ont copié quand ils ont fait leurs musées à eux. Je passe donc sur l’acumoncellement (comme dirait ma grand-mère) d’objets nuls avec des légendes nulles, du style "cette arbalète a servi à tuer deux soldats français, un noir et un blanc". L’arme emblématique de la Révolution semble être une sorte de bombe artisanale conique emmanchée à un long bâton de bois, que des sortes de kamikazes auraient utilisée pour faire dérailler des tanks. Quelques reconstitutions de pièges rudimentaires fabriqués par les guérilleros : le coup classique du "je marche dans la forêt sans faire attention et je m’empale le pied sur des piquants" (une vitrine présente même un reliquat de chaussure "abandonné par l’ennemi" encore percé par une pointe métallique avec des ergots), mais aussi celui du "toc toc toc, qui est là ? J’ouvre la porte et vlan je me prends une planche à clous sur la figure". Comme l’explique un petit carton, même si y a pas mort d’homme, ça oblige l’ennemi à évacuer ses blessés et à avancer prudemment. Dans la cour, des anciens combattants médaillés se font photographier devant des tas de ferraille ayant jadis appartenu à un B-52.

Récréation : petit poème sous la forme d’une Belle Absente (pour deviner de quoi parle le texte, il suffit de chercher quelle lettre manque dans chacune des sept strophes). Précision : ayant oublié qu’on avait le droit de ne pas utiliser k, w, x, y, z, je les ai placées tant bien que mal, quitte à prendre quelques libertés (recours abusif aux noms propres notamment).

1) Il y a trente ans, Nixon l’Oncle Sam de Washington y fit un méchant bide dont témoignent encore d’antiques jeeps zébrées de kaki.

2) Ce valeureux pays a chassé de son trône Pol Pot, le tyran fou du Cambodge, et ses Khmers Rouges, lesquels ont tué (sans wagons ni zyklon) presque autant de gens que ce salaud d’Hitler.

3) Karl Marx y fait la loi, Bouddha aussi mais Zarathoustra n’y fait aucun cash- flow. On y voit toujours moult croix car huit millions d’habitants sont cathos.

4) Un bébé nommé Nguyen Ai Quoc y a vu le jour. Plus connu sous le nom fameux d’Ho Chi Minh, il repose aujourd’hui momifié dans un mausolée peu éclairé qui consomme environ zéro KWH.

5) Admirez, je vous prie, ses beaux reliefs karstiques aux formes caractéristiques, et l’architecture quasi-soviétique de plusieurs immeubles. Goûtez aussi le whisky et la vodka à base de riz.

6) Le zélé gouverneur Doumer (mais quel fut son prénom, Bon Dieu ? Hervé ? Non. Willy ? Non plus. Crotte !) y fit construire un pont de presque deux kilomètres (un peu oxydé ces jours-ci) qui permet de relier les deux berges du Fleuve Rouge.

7) Wattrelos, Zuydcoote et Dunkerque n’y sont pas, ni Bray-Dunes, Villejuif ou Charvieu-Chavagneux.

Bon, c’était pas très compliqué, je pense que vous avez deviné de quoi que je cause.

Là j’ai l’air gai mais depuis deux jours je suis plongé dans Le Portail, de François Bizot, qui se passe pendant les années septante au Cambodge et c’est horrible (et horriblement bien écrit aussi, et ça fait pleurer, voilà). Pour me changer les idées, je vais donc visiter la prison de Hoa Lo, construite par les Français en 1896, et surnommée "Hanoi Hilton" par les prisonniers de guerre américains qui y ont séjourné. Des photos de propagande montrent d’ailleurs ces derniers en plein découpage de poulets, assistant à la messe ou recevant des colis de leur famille, toujours un grand sourire aux lèvres. Eh oh, faut pas déconner, ils nous prennent pour quoi là ??? Du temps des Français, cette prison a abrité des agitateurs vietnamiens, et en fait elle s’est avérée un vrai centre de formation révolutionnaire. De très nombreux futurs cadres du Parti sont passés par là. En passant devant le Musée de la Sécurité Publique, qui est gratuit, je me dis tiens ça serait trop con de rater ça. Il ne figure dans aucun guide, pourtant il est largement aussi inintéressant que les autres !

Mercredi six au soir, je fais mon touriste docile et je vais assister au pestacle de marionnettes aquatiques. Très joli, très mignon tout plein avec de la musique et des touristes qui parlent fort en s’en foutant complètement. Je me prends a rêver : comment pourrait on réunir le Mausolée d’Oncle Ho et les marionnettes aquatiques ? Je suis sûr qu’il y a beaucoup d’argent à se faire sur une idée pareille. Je vais en parler au ministère du tourisme. Avant ça, j’ai rencontré un certain Thuy, qui m’a initié aux échecs chinois. La principale différence est qu’ils ont plus de pièces que les échecs indiens (éléphant, artillerie, la reine étant remplacée par un garde du corps royal).

Le huit au matin, départ pour la baie d’Ha Long, qui fait baver tout le monde sur les cartes postales. En voyage organisé, parce qu’ici c’est quasi impossible de faire autrement. Sur la route, des rizières par milliers, on y laboure au buffle et on irrigue a la main, avec un panier qui sert à faire monter l’eau de terrasse en terrasse.

Eau chie mine
Dans le bateau, outre moi, Ako, et pas mal d’autres gens que je ne connais pas trop, il y a un jeune couple assez curieux : Evelyn et Adam, New Yorkais, ont travaillé pendant deux ans pour Salomon, Smith & Barney. Madame décidait où qu’il fallait investir en Amérique latine, et monsieur s’occupait des fusions et acquisitions. Ils ont démissionné il y a deux mois pour aller s’installer aux Philippines. Merde, si ça se trouve, la crise en Argentine c’est eux ! Il y a aussi Leah, une anglaise qui fait de la recherche en biologie cellulaire au MIT de Boston. Après s’être exercée pendant des années sur de la levure de bière, elle va enfin pouvoir assouvir ses désirs les plus sauvages sur des asticots, nous explique-t-elle. Des financiers, une biologiste, c’est curieux, c’est à peu près le genre de gens que j’étais amené à interviewer au boulot. Il y a aussi deux jeunes Français, Sylvain et Christine, qui habitent Epinal. Monsieur est maton en chef a la maison d’arrêt, et madame est conseillère d’insertion et de probation. Peut-être qu’ils vont démissionner pour aller s’installer à Hawaii, qui sait ? Enfin, une Canadienne dont je ne sais plus le nom est "forest manager", ce qui se passe de traduction.

Sur la baie d’Ha Long, rien à dire c’est très beau. Mais le vendredi huit au soir, hallucination collective alors qu’on s’apprêtait à aller se coucher (sur le bateau qui mouillait entre les karsts je vous dis pas le tableau). Je ne sais plus qui a donné l’alerte, mais on s’est tous retrouvés en train de cracher dans l’eau pendant des heures, morts de rire en poussant des cris d’émerveillement. Explication : là où le crachat tombe, des ondes lumineuses se forment et étincellent comme des feux d’artifice. Nous testons différents styles de crachat : le mollard (ou morvillon, voir leçon 3) lourd et compact provoque une onde assez intense qui se déplace avec majesté. Le crachat multiple se vaporise en milliers de shrapnels et éclate comme un bouquet final, fugace mais gigantesque. On a fini par balancer des seaux d’eau. Phénomène électrique ? Pollution radioactive soigneusement dissimulée ? Finalement, on penche plutôt pour des algues microscopiques qui réagissent au stress du mouvement en émettant de la lumière. Dans les lits du bateau, des cafards mais pas de draps. Pour le prix qu’on a payé, c’est un peu gonflé. Réveil à six heures : le moteur est de l’autre côté de la cloison.

Sur le chemin du retour (peut-on parler de chemin dans l’eau ?), on est abordé par des pêcheurs qui tentent de nous vendre des fruits de mer tout frais. Nous les envoyons par le fond. On tue le temps en discutant jeux de langage et il semble bien, nom d’un chien, que ça soit une spécialité française. Ako m’apprend que si tu prends l’idéogramme chinois "eau", et que tu l’accouples avec celui pour "travail", "demander", "bonzesse", "ruelle", "petit", tu obtiens respectivement "rivière", "rivage", "boue", "port", "sable de rivière". Je suis sur le cul. Quelques pages plus loin dans Le Portail, François Bizot parle de contrepets en khmer.

Bon, pour moi c’est terminé, je rentre en France vendredi prochain et je ne pense plus envoyer de mails d’ici là. Ce journal est terminé, merci de l’avoir suivi. Top générique.

[1Alors que j’écrivais ce mail se tenait à l’Université des Sciences de Villeneuve d’Ascq la journée du palindrome, acte de naissance de la fantastique association Zazie Mode d’Emploi